Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 5, numéro 4, 2008, page 29)

Q. Je viens de découvrir que, selon tous les ouvrages que j’ai consultés, l’expression à l’endroit de est considérée comme littéraire. De plus, elle ne s’emploie qu’avec un nom de personne, même si on trouve dans Internet de multiples cas où elle est employée avec des noms de choses. Vous êtes-vous déjà penché sur la question?

R. Vous avez raison, presque toutes les sources considèrent la locution comme littéraire. Remarquez que « littéraire » ici veut essentiellement dire que le mot appartient au registre de la langue soutenue, et non pas que son emploi serait réservé à la « littérature ». Il reste que souvent les niveaux de langue ne sont pas tout à fait les mêmes des deux côtés de l’Atlantique. Étant moins formels, nous nous permettons au Canada de maintenir vivants, par une sorte d’« acharnement linguistique » peut-être, des emplois soit vieillots, soit jugés d’un autre registre en Europe. Signalons néanmoins que deux dictionnaires, le Trésor de la langue française et le Hachette, ne mentionnent pas la marque « littéraire » pour em>à l’endroit de (encore que dans le Trésor « littéraire » réapparaisse à côté d’à l’endroit de dans l’article sur « envers »).

D’autre part, en général les dictionnaires marquent à l’endroit de comme s’employant exclusivement avec des mots qui désignent des personnes. On voit que c’est une locution capricieuse, un peu à la manière de envers, qui ne se fait pas suivre de n’importe quoi – les deux apparaissent le plus souvent dans des contextes relevés, elles se spécialisent en quelque sorte dans le « haut de gamme »… Peut-être la source du problème réside-t-elle dans le fait que certains dictionnaires définissent à l’endroit de à l’aide de prétendus synonymes comme relativement à, à l’égard de, en ce qui concerne sans indiquer la restriction à des personnes, et nous induisent ainsi en erreur.

Parmi les dictionnaires qui démocratisent la locution et l’étendent à des noms de choses, le Trésor de la langue française est l’un des rares à avoir déniché des exemples – deux citations provenant de romans du XIXe siècle, dont Il s’était pris d’une sorte de passion à l’endroit de l’escrime, tiré du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier. Mais c’est un peu éloigné de l’usage habituel. Un traducteur serait sans doute mieux avisé de suivre le courant principal, et de considérer généralement ces emplois comme hors norme, même s’il restera toujours des contextes où il sera difficile de trancher.

Q. En révisant une stagiaire, je suis tombée sur un passage qui me semblait une erreur, mais je n’arrive pas à trouver de justification dans les ouvrages. Voici la phrase problématique :

Les deux phases du projet visent à améliorer l’accès aux services pour les victimes civiles de conflit, avec comme objectif général l’amélioration de la qualité de vie.

C’est le « avec comme » qui me chatouille. J’ai trouvé une fiche sur l’expression « avec comme résultat » dans la Banque de dépannage linguistique de l’OQLF, mais rien sur les objectifs… Est-ce vraiment une erreur?

R. Cette phrase me semble correcte. En tout cas, des exemples semblables abondent dans la presse internationale :

La Russie ira aux Jeux avec comme objectif une médaille d’or qui lui échappe depuis 1980.
Libération, 12 janvier 2004

L’idée étant d’arriver à les cultiver, avec comme objectif un excellent rendement en termes de dépollution.
Le Monde, 20 décembre 2002

C’est un tour souple qui permet d’insérer des adjectifs s’il le faut, comme dans votre exemple :

L’ARAT vit le jour le 21 mai 1999, avec comme objectif principal une meilleure information.
Courrier international, 18 mars 2004

Le Pentagone a testé sur le terrain de nouveaux concepts et matériels, avec comme objectif stratégique la maîtrise totale de l’information sur le champ de bataille.
Le Figaro, 15 février 2002

Et très souvent on le fait suivre de l’infinitif :

Quelque 58 000 militaires américains, selon le Pentagone, sont aujourd’hui positionnés dans la région du Golfe, avec comme objectif de se préparer à d’éventuelles opérations contre l’Irak.
Le Monde, 14 octobre 2002

Parfois adjectif et infinitif :

L’écologie est née avec comme objectif premier de protéger l’homme contre les conséquences de ses propres excès.
L’Express, 14 janvier 2005

L’exemple du général de Gaulle que donne le Trésor de la langue française à l’entrée « point » n’est pas très éloigné de notre tour :

L’intervention prendra, alors, comme objectif la prise de possession et la protection des points sensibles et essentiels : ponts, centrales, services publics, ministères.

L’usage a aussi reçu depuis longtemps cette autre construction avec le mot objectif :

La taxe sur le carbone doit augmenter graduellement avec l’objectif d’être suffisamment efficace pour diviser les émissions de gaz à effet de serre par quatre.
L’Express, 6 décembre 2007

Votre malaise vient peut-être des expressions similaires, souvent critiquées, que sont avec comme résultat, avec le résultat que ou encore avec la conséquence que. C’est sur ces deux premières tournures que porte la fiche de la Banque de dépannage linguistique que vous mentionnez :

Pour exprimer une conséquence, on dit parfois au Québec avec comme résultat (que) ou encore avec le résultat que. Ces formulations, calquées de l’anglais with the result that, as a result, sont mal construites en français.

Des réserves semblables sont exprimées dans plusieurs autres sources, dont le Colpron, les 1300 pièges du français parlé et écrit de Camil Chouinard, En français dans le texte de Robert Dubuc, le Dictionnaire des expressions et tournures calquées sur l’anglais de Michel Parmentier et le Dictionnaire québécois-français de Lionel Meney.

Si le tour avec le résultat que calque incontestablement l’anglais with the result that, en est-il vraiment de même pour avec comme résultat, sans que? La Banque de dépannage linguistique et certaines des autres sources que j’ai mentionnées assimilent les tournures avec le résultat que et avec comme résultat. Mais tous les ouvrages ne vont pas jusque-là. Le Chouinard, le Dubuc ainsi que le Grand glossaire des anglicismes de Jean Forest, qui a trouvé 13 000 anglicismes au Québec, rejettent avec le résultat que, mais n’émettent aucune réserve sur avec comme résultat.

Il est hardi à mon avis d’accuser avec comme résultat d’être un calque. Ce n’est certainement pas un calque de as a result. Pour qu’il y ait calque, il faudrait que l’anglais ait la tournure with as a result – laquelle n’existe pas.

On ne niera pas que l’influence de l’anglais se cache sous le tour avec comme résultat : il suffit de parcourir les médias québécois pour se rendre vite compte qu’il est beaucoup plus répandu ici qu’en Europe. Est-il pour autant incorrect? Là non plus les exemples ne manquent pas dans le bon usage européen :

En Indonésie, les plantations de palmiers à huile destinés à la production de biodiesel sont la principale cause du recul de la forêt. Vers 2020, ces surfaces y auront triplé, pour atteindre 16,5 millions d’hectares – l’Angleterre et le Pays de Galle réunis –, avec comme résultat une perte de 98 % du couvert forestier.
Le Monde diplomatique, 1er juin 2007

Le FLN a concentré ses attaques contre la police indigène, les administrateurs, les hauts fonctionnaires, avec comme résultat une chute du moral.
Le Monde, 24 janvier 2007

Parfois résultat est renforcé par un adjectif :

L’accepter reviendrait à accroître la masse monétaire de 50 % chaque mois, faisait valoir Jeffrey Sachs, un économiste américain qui conseille le gouvernement russe. Avec, comme résultat assuré, l’apparition d’une hyperflation.
Le Monde, 7 octobre 1993

Ce « printemps » fut suivi par un verrouillage désespérant qui se traduisit par la crise des ambassades, le discours de M. Ramiz Alia contre les intellectuels, les premières vagues d’exode, les manifestations d’étudiants qui se soldèrent par des dizaines de morts, une répression accrue, avec comme résultat le plus spectaculaire le départ d’Ismaïl Kadaré.
Le Monde diplomatique, 1er janvier 1992

Il faudrait sévir seulement quand ces tours deviennent de tels tics qu’on semble avoir oublié la solide syntaxe des locutions classiques de sorte que, si bien que, de façon que, en conséquence, etc. (il y en a toute une liste dans la fiche de l’OQLF).

On peut aussi recourir aux tours traditionnels formés à partir de avoir pour objectif, avoir pour résultat, avoir pour conséquence. Mais, quoi qu’on dise, les emplois avec comme semblent s’être taillé une place dans l’usage à côté de pour. Le Petit Robert met sur un pied d’égalité avoir comme / pour conséquence. Le Dictionnaire des combinaisons de mots, des « Usuels du Robert » (2007), fait la même chose avec avoir comme / pour résultat. Il n’y a aucune raison pour que le tour avoir comme objectif fasse l’objet d’une discrimination.