Nadia Rodríguez et Bettina Schnell
(L'Actualité langagière, volume 6, numéro 1, 2009, page 21)

De nombreuses années se sont écoulées depuis que l’interprétation de conférence a vu le jour au procès de Nuremberg. C’était en 1945, et depuis soixante ans qu’elle est au service de la communauté internationale, elle continue de susciter un étrange mélange de fascination et de méfiance. De plus, l’interprétation de conférence, exercice suprêmement difficile, reste un sujet de recherche nébuleux, car elle résiste à dévoiler tous ses secrets, notamment en raison de la complexité des opérations mentales qui la sous-tendent.

Toutefois, à partir des années 1980, les scientifiques ont commencé à s’intéresser de plus près à la spécificité de l’interprétation de conférence. Cette réflexion systématique, connue en anglais sous le nom de interpreting studies, est devenue une discipline autonome de la traductologie.

Ainsi, le nombre d’études, tant empiriques que théoriques, s’est multiplié. Elles couvrent un éventail très vaste de questions allant de la compétence procédurale et des stratégies cognitives utilisées dans la situation interprétative aux démarches didactiques dans l’enseignement et la gestion de la qualité. Étant donné la diversité considérable des sujets abordés par la recherche, il est surprenant que la problématique de la terminologie en interprétation n’ait pas reçu l’attention qu’elle mérite. Surtout si l’on considère le fait que les interprètes sont amenés à travailler dans des scénarios thématiques très différents, généralement pour un public d’experts, et qu’ils sont chargés de transmettre des connaissances très sp&ecute;cialisées.

Il est impossible que les interprètes acquièrent des connaissances aussi approfondies que celles des experts, mais ils doivent néanmoins pouvoir rassembler les informations terminologiques nécessaires à l’exécution de leur tâche.

Sans prétendre retracer ici l’historiographie de la recherche sur l’interprétation, nous constatons tout de même que les premiers écrits témoignant d’une réflexion sur la terminologie en interprétation datent de la deuxième moitié des années 80. Il s’agit notamment de trois articles de Daniel Gile publiés entre 1985 et 1987 et intitulés « Les termes techniques en interprétation simultanée », « Le travail terminologique en interprétation de conférence » et « La terminotique en interprétation de conférence : un potentiel à exploiter ». Ces articles n’arrivent cependant pas à déclencher une réflexion continue sur les besoins terminologiques en interprétation. En effet, le sujet retombe dans l’oubli pour ne refaire surface qu’au débutdu 21e siècle, en même temps que s’amorce une réflexion sur l’emprise de la technologie en cabine.

Par ailleurs, il est intéressant de noter que c’est une fois de plus le collectif des chercheurs en interprétation qui s’intéresse de nouveau à la terminologie. Les terminologues, quant à eux, continuent à envisager le travail terminologique avant tout sous l’angle des besoins des traducteurs, passant outre aux nécessités spécifiques des interprètes. Comme le souligne le terminologue Klaus Schmitz, de l’université de Cologne, cela tient essentiellement à la nature des besoins terminologiques des interprètes et à l’absence d’une technologie performante qui permettrait de mener à bien une recherche terminologique en cabine. Le gros du travail terminologique, par conséquent, continue à être relégué à la phase de préparation de la conférence.

État actuel de la terminologie en interprétation

Pour connaître l’état actuel de la terminologie en interprétation de conférence, il convient de se reporter à deux sondages réalisés ces dernières années à l’université de Bologne et au Sprachen & Dolmetscher Institut (SDI) à Munich. Ces sondages portent sur l’emploi de l’ordinateur et de logiciels de gestion terminologique en cabine et nous livrent des données significatives :

En premier lieu, un bon nombre des interprètes interrogés disent se servir principalement d’outils traditionnels — et à notre avis un peu rudimentaires —, c’est-à-dire de lexiques annotés, et d’ouvrages de référence standard.

Les interprètes se sentent peu enclins à introduire des outils informatisés dans leur démarche professionnelle pour trois raisons, soit l’absence de besoin (la raison principale), l’inadéquation des outils disponibles et la méconnaissance des outils offerts sur le marché pour les interprètes. L’enquête menée par le SDI à Munich illustre pleinement ce dernier point : entre 17 et 27 % seulement des interprètes connaissent l’existence des logiciels terminologiques adaptés à leurs besoins tels que Interplex, Lookup et TermDB.

Dans un deuxième temps, les enquêtes révèlent qu’un nombre infime d’interprètes s’intéressent à ces innovations et s’équipent des programmes de gestion terminologique qui leur sont offerts. Quant aux interprètes qui utilisent les logiciels, ils négligent les outils d’analyse de corpus textuels et continuent à faire l’extraction terminologique de façon manuelle. Par ailleurs, de nombreux interprètes ont recours à des logiciels génériques et à des applications de Microsoft Office, ou encore créent eux-mêmes des logiciels maison qui répondent à leurs besoins particuliers. La raison en est simple : ces logiciels sont d’un usage facile et malléable.

Les sondages montrent que l’informatique n’a fait qu’une timide apparition chez les interprètes de conférence, alors que le domaine de la médiation interculturelle au sens large s’est vu bousculé et métamorphosé par des outils de travail informatisés. Pourquoi?

Les outils de gestion terminologique génériques tels que Multiterm de Trados n’ont pas pu s’imposer dans l’interprétation de conférence à cause de leur incompatibilité avec les exigences des phases de travail en cabine et les processus cognitifs sous-jacents. De surcroît, les bases de données constituées avec ces outils présentent une segmentation d’entrées rendant impossible une adéquate saisie cognitive des systèmes conceptuels structurés par ordre d’apparition dans le discours et reliés sous forme de réseau associatif.

Problèmes terminologiques en interprétation et stratégies de solution en usage

Analysons maintenant de manière plus approfondie les difficultés terminologiques auxquelles se heurtent les interprètes. Celles-ci surgissent lors des différentes phases du travail en cabine : d’abord dans la phase de l’écoute et de l’analyse, puis dans la phase de restitution du message. Les problèmes susceptibles de se poser lors de la première phase ont trait aux termes en langue de départ, parfois méconnus, inattendus ou mal entendus car — comme le mentionne Gile — le terme spécialisé en tant que signal extrêmement bref est particulièrement vulnérable à la distorsion du son et aux perturbations sonores, en somme au bruit. À l’étape de la restitution du message, l’interprète peut ignorer les équivalents en langue d’arrivée ou ne pas être capable d’aller les récupérer dans sa mémoire pendant le décalage, c’est-à-dire ce bref délai dont il dispose pour la production du discours dans la langue d’arrivée.

À chaque phase correspondent diverses solutions pour surmonter une difficulté terminologique. Dans le cas d’un problème se posant à l’écoute et à l’analyse, les interprètes s’appuient sur la reconstruction du terme à partir du contexte. Quand le problème surgit au moment de la restitution du message, les interprètes :

  1. utilisent la paraphrase
  2. utilisent un hyperonyme1
  3. ont recours à la naturalisation, c’est-à-dire la modification morphologique ou phonologique du terme en langue de départ afin de le rapprocher de la langue d’arrivée
  4. mettent à contribution leur collègue de cabine
  5. reproduisent phonétiquement de façon exacte le terme entendu en langue de départ.
  6. font une recherche immédiate dans les documents disponibles (les interprètes hésitent cependant à recourir à cette solution, qui est souvent source de distraction et peut entraîner une perte d’information considérable).

Cela étant, avant même d’entamer une réflexion sur les besoins terminologiques des interprètes et sur la façon de les satisfaire, il serait bon de rappeler — comme l’a mis en évidence le sondage réalisé par Valentini à Bologne — que, pour les interprètes, la précision et la correction terminologiques sont toujours subordonnées à la transmission de sens ainsi qu’à la fluidité et à la clarté de l’élocution. D’une part, cette valorisation est liée au caractère éphémère du discours interprété qui fait que les interprètes ne sont pas assujettis de la même façon que les traducteurs à la contrainte de l’emploi d’une terminologie standardisée. D’autre part, selon Gile (1985), les personnes qui assistent aux conférences à grand densité informationnelle tendent à se concentrer sur le contenu notionnel et non sur la forme langagière. Les interprètes disposent alors d’une plus grande liberté pour utiliser des néologismes, des xénismes, des emprunts ou même des jargonismes professionnels. En fait, l’utilisation de toutes ces unités lexiques qui entacheraient sans aucun doute la qualité d’une traduction est admissible en interprétation.

Besoins terminologiques des interprètes

Afin de mieux cerner les besoins terminologiques des interprètes, il est essentiel de considérer un autre paramètre recueilli par Gile, à savoir la rapidité de la transmission des messages en conférence. Celle-ci oblige l’interprète à repérer non seulement les termes inconnus, mais aussi ceux qui sont susceptibles de ne pas être réactivés, ainsi que les formes abrégées et les noms propres, ces derniers ne constituant pas des termes au sens strict.

Si l’on reprend toutes ces observations et qu’on les place dans une réflexion proprement terminologique, on note que l’importance du travail pratique de terminologie en interprétation se manifeste à trois moments précis. D’abord pendant la préparation de la conférence, quand l’interprète apprend et mémorise la terminologie. Puis lors du travail en cabine, où la recherche terminologique s’impose parfois en raison des contraintes intrinsèques du métier, telles que l’envoi aléatoire ou tardif des documents de conférence, souvent incomplets et rarement plurilingues. Enfin, après le travail en cabine, quand s’effectue le suivi du travail terminologique accompli au préalable.

Le travail terminologique en interprétation

Dès lors se pose une question qui porte à la fois sur la nature et sur l’aménagement des données terminologiques à compiler. Qu’il nous soit permis, pour y répondre, d’entamer une réflexion sur le travail terminologique aux fins de l’interprétation.

Pour ce faire, en ce qui concerne les étapes de la préparation du travail en cabine établies par W. Kutz (2003), il faut distinguer entre la préparation thématique, la préparation linguistique, la préparation traductrice et, enfin, la préparation interprétatrice. Le travail terminologique ne s’accomplit pas uniquement lors d’une de ces étapes, mais tout au long du processus.

Au cours de la préparation thématique, l’interprète ne se limite pas à repérer les documents pertinents en ligne ou hors ligne pour se familiariser avec le domaine, mais il commence en parallèle à extraire les termes propres au domaine afin de constituer un lexique, quelle qu’en soit la nature. Pour certains interprètes, la préparation purement terminologique d’une conférence constitue à peu près à elle seule une préparation thématique particulièrement efficace.

En ce qui concerne la préparation linguistique proprement dite, l’interprète analyse systématiquement la documentation réunie en vue d’en extraire les termes pertinents, leurs synonymes et hyperonymes, les sigles et les autres formes abrégées, pour constituer des glossaires habituellement monolingues, auxquels s’ajoutent les équivalents en langues cibles lors de la préparation traductrice.

Mais le travail terminologique ne s’arrête pas là. Pendant la préparation interprétatrice sur le discours écrit, l’interprète élimine les redondances, souligne les verbes, les mots clés et les notions importantes, et c’est là qu’il est en mesure de recenser les termes qui seront versés par la suite dans des glossaires. Cela démontre qu’une préparation soignée pour la tâche interprétative implique avant tout une bonne préparation en matière de terminologie. Et celle-ci repose aujourd’hui comme hier sur la constitution de lexiques faits « maison » adaptés aux besoins individuels des interprètes, à la différence que, de nos jours, les interprètes disposent d’outils permettant une meilleure compilation et une meilleure gestion de l’information terminologique.

Quant à l’importance de la terminologie en séance, soulignons que, selon Stoll (2002), la recherche terminologique avec un logiciel adapté aux besoins des interprètes libère la mémoire à court terme et favorise la récupération d’un nombre plus important de structures syntaxiques, car toutes les notions contenues dans la base de données deviennent subitement le vocabulaire quasi actif de l’interprète. Quant au travail terminologique effectué a posteriori, il convient de faire ressortir que les lexiques constitués au préalable ne sont point des produits finis, mais qu’au contraire, ce sont des outils dynamiques, susceptibles de subir des corrections et des ajouts en fin de séance pour éviter toute perte d’information substantielle.

Quelques propositions visant le travail terminologique adapté à l’interprétation

À la lumière de ce qui précède, nous sommes en mesure d’ébaucher quelques propositions étroitement liées au contenu et au format des fiches terminologiques ainsi qu’à la typologie de la base de données répondant aux besoins terminologiques de l’interprète en cabine.

Pour ce qui touche le contenu de la fiche terminologique adaptée aux interprètes, il va de soi que certains champs sont identiques à ceux qui se trouvent sur la fiche des traducteurs. Il s’agit des indicateurs de classement des domaines et sous-domaines, tels que le terme en langue de départ et l’équivalent en langue d’arrivée, ainsi que la définition et l’illustration. Toutefois, certains éléments se démarquent de la fiche terminologique pour traducteurs, et ce sont ceux qui découlent directement des moyens usuels pris par les interprètes pour résoudre leurs problèmes terminologiques. Parmi ces éléments figurent les hyperonymes, les synonymes, les formes abrégées, les noms propres, les noms de produits et d’articles qui se retrouvent fréquemment dans le discours, les informations exhaustives sur le registre et les préférences du cient et de l’organisme. L’interprète détache également la prononciation et la met en évidence sur la fiche, ce qui lui permet de repérer plus aisément le terme lors de l’écoute et d’éviter ainsi un problème terminologique courant en interprétation. Enfin, il importe d’inclure sur la fiche des unités phraséologiques et des collocations verbo-nominales qui faciliteront la restitution du message à l’aide de paraphrases.

Quant à la présentation visuelle de la fiche terminologique, elle doit permettre à l’interprète de repérer facilement l’information. La fiche terminologique exige donc un design extrêmement soigné; elle doit être produite dans des formats, des couleurs, des polices et des tailles de caractères flexibles, ainsi qu’avec des cases de grandeur adaptable. Bref, elle doit présenter tous les attributs nécessaires à la confection d’une fiche hautement personnalisée à la mesure de chaque interprète.

Pour satisfaire aux exigences des interprètes par rapport aux logiciels de gestion terminologique, il est essentiel d’envisager la possibilité d’élaborer de petites bases de données, variant selon le domaine de spécialité ou selon la conférence et le client, et d’éviter à tout prix les bases de données macro. Les mini-bases de données devraient être obligatoirement plurilingues et offrir la possibilité de permuter la langue de départ et la langue d’arrivée. Cinq caractéristiques distingueraient les logiciels terminologiques destinés aux traducteurs et ceux adaptés aux besoins des interprètes :

  1. rapidité de consultation
  2. navigation intuitive
  3. possibilité d’actualisation de la fiche terminologique en cabine
  4. grande liberté de définition de la structure de la base
  5. filtrage multiple des données.

Dans le même ordre d’idées, soulignons qu’il faut renoncer à la méthodologie terminologique habituelle si l’intention est de fournir aux interprètes des lexiques spécifiques et adaptés à leurs besoins. Plus précisément, le principe onomasiologique2 dominant ne s’adapte pas à l’interprétation, car l’effort cognitif requis par les structures onomasiologiques ralentit le processus d’interprétation. Autrement dit, la terminologie appliquée à l’interprétation devrait privilégier des principes sémasiologiques et associatifs pour éviter un cloisonnement des termes en domaines hermétiques.

Un modèle à concevoir

Nous voulions ici porter un regard sur la terminologie en interprétation de conférence dans le cadre disciplinaire de la terminologie. Notre exposé ne constitue pas un relevé exhaustif de tous les enjeux de la terminologie adaptée à l´exercice de l’interprétation; il amorce plutôt une réflexion qui se fait de plus en plus pressante et qui devrait se faire chez tous les interprètes et les terminologues.

Nous avons tenté de saisir l’aspect cognitif de l’interprétation et de cerner les stratégies de résolution des difficultés d’ordre terminologique rencontrées durant le processus, ces stratégies consistant à fournir aux interprètes des lexiques spécifiques et adaptés à leurs besoins.

Après avoir examiné quelles sont les données à inclure dans une fiche conçue pour les interprètes, nous constatons que la méthodologie terminologique en usage s’applique exclusivement au collectif des traducteurs. Reste à concevoir un modèle spécifique de méthodologie terminologique adaptée aux interprètes. Cela demande une profonde réflexion qui dépasse le cadre de cet article; il serait bon que les terminologues et les interprètes prennent conscience du fait que la mise en place d’une méthodologie terminologique adaptée à l’exercice de l’interprétation est un besoin criant auquel ils devraient s’attaquer, conjointement avec les ingénieurs linguistiques.

Notes

Sources

Gile, Daniel (2005), « La recherche sur les processus traductionnels et la formation en interprétation de conférence », Meta, vol. 50,  2, p. 713-726.

Gile, Daniel (2001), « Interpreting Research. What you never wanted to ask but may like to know », http://www.aiic.net/ViewPage.cfm/article229.htm.

Gile, Daniel (1987), « La terminotique en interprétation de conférence : un potentiel à exploiter », Meta, vol. 32,  2, p. 164-169.

Gile, Daniel (1986), « Le travail terminologique en interprétation de conférence », Multilingua 5-1, p. 31-36.

Gile, Daniel (1985), « Les termes techniques en interprétation simultanée », Meta, vol. 30,  3, p. 199-210.

Kutz, Wladimir (2000), « Training für den Ernstfall. Warum und wie sich die Vorbereitung auf den Dolmetscheinsatz lohnt », MDÜ 3.

Rütten, Anja (2007), « Web 2.0 und andere Ausprägungen des Wissensmanagements für Dolmetscher », http://www.aiic.net/ViewPage.cfm/page2841.htm.

Setton, Robin (2005), « So what is so interesting about simultaneous interpreting? », http://www.pulib.sk/skase/Volumes/JTI01/doc_pdf/06.pdf.

Stoll, Christoph (2002), « Terminologiesysteme für Simultandolmetscher », MDÜ 3, p. 47-51.

Valentini, Cristina (2002), « Uso del computer in cabina di interpretazione. Inchiesta sui bisogni terminologici degli interpreti prima e durante la simultanea », http://www.aiic.net/ViewPage.cfm/article464.

Will, Martin (2007), « Terminology Work for Simultaneous Interpreters in LSP Conferences: Model and Method », MuTRa 2007– LSP Translation Scenarios: Conference Proceedings, http://www.euroconferences.info/proceedings/2007_Proceedings/2007_Will_Martin.pdf.