Sylvie DuPont
(L'Actualité langagière, volume 1, numéro 1, 2004, page 35)

À la fin de 1981, j’étais terminologue à ce qui s’appelait alors la Direction de la terminologie et de la documentation du Bureau de la traduction, au Secrétariat d’État du Canada, et j’étais affectée à la recherche terminologique dans le domaine de la médecine.

À cette époque, le Bureau d’épidémiologie du ministère de la Santé nationale et du Bien-être social du Canada m’a téléphoné pour me demander quel était l’équivalent français du terme acquired immune deficiency syndrome ou AIDS. Cette appellation apparaissait dans un communiqué que venait de diffuser le Center for Disease Control (CDC) d’Atlanta, aux États-Unis, et Santé Canada désirait retransmettre l’information à la communauté médicale canadienne. Or, conformément à la Loi sur les langues officielles, toute communication émise par un organisme fédéral devait être diffusée simultanément en anglais et en français.

Le Bureau d’épidémiologie devait donc trouver un terme correspondant pour désigner cette réalité en français. Il faut dire que même le terme anglais était peu connu puisqu’on parlait plus couramment du GRID, pour Gay-Related Immune Deficiency, qui décrivait alors une réalité bien circonscrite dans les milieux homosexuels de quelques grands centres comme San Francisco.

À l’époque, aucun ouvrage médical de langue française ne traitait de ce syndrome. J’ai toutefois trouvé un rapport qui faisait état des travaux du professeur Luc Montagnier de l’Institut Pasteur, en France, et où il était question d’ « immunodépression acquise » et de « déficience immunitaire acquise ». (Le Web m’aurait alors été bien utile!)

Cela se passait deux ans avant que le professeur Montagnier ne fasse connaître cette maladie au reste de la population en publiant son rapport, dans lequel il allait donner une description complète du virus en cause, qu’il baptiserait LAV. Quant aux travaux du chercheur américain Robert Gallo, qui décrivait parallèlement le même virus sous l’appellation HTLV-III, ils ne seraient publiés que trois ans plus tard.

J’ai discuté du problème avec mon interlocuteur du ministère de la Santé, qui disposait de plus amples renseignements du CDC d’Atlanta. Nous avons pu préciser qu’il s’agissait bien d’un « syndrome », c’est-à-dire d’un ensemble de symptômes constituant une entité clinique. Le ministère de la Santé souhaitait également trouver un sigle, de préférence aussi convivial que le sigle anglais AIDS. En manipulant les composantes du syntagme, nous avons proposé différents équivalents, dont « syndrome d’immunodéficience acquise », qui pouvait être abrégé en « SIDA ». Les communicateurs du ministère de la Santé ont retenu notre proposition.

Au fil des ans, le terme est passé dans l’usage et a subi une dernière transformation : il s’écrit aujourd’hui en minuscules. Il est même utilisé à la place du syntagme « syndrome d’immunodéficience acquise ».

Pour désigner la personne atteinte du sida, j’avais aussi proposé le terme « sidatique », conformément aux règles de dérivation néologique et sur le modèle du terme « trauma », qui donne « traumatique », « traumatisé », « traumatisant », « traumatologie », etc. Malheureusement, ce terme ayant été utilisé dans un contexte discriminatoire par le politicien français Jean-Marie Le Pen en 1987, les utilisateurs ont préféré s’en distancer. La ministre française de la Santé d’alors, Mme Barzach, avait donc commencé à utiliser le terme « sidéen » lors des conférences de presse. Pendant quelque mois, les revues et journaux canadiens-français parlaient de « sidatique », alors que la presse franco-européenne privilégiait le terme « sidéen ». Sans doute est-ce parce que la presse écrite française jouissait alors d’une plus grande diffusion à l’échelle internationale que ce dernier terme a fini par s’imposer.

Voilà donc la petite histoire du terme « sida », qui est un bel exemple de l’efficacité de l’aménagement de la langue française au Canada.