André Senécal
(L'Actualité terminologique, volume 37, numéro 1, 2004, page 13)

En France, le langage d’Internet n’a pas fini de surprendre. Lors d’une commande en ligne, je commets une erreur d’entrée de données. On me signale l’erreur en m’invitant à « renseigner le champ pertinent », soit à corriger le champ erroné, à y entrer la donnée exacte.

Au Québec, dans le monde merveilleux et déroutant des ados, on redoute de se faire carter à l’entrée d’un bar ou d’un club de nuit. En effet, les ados doivent montrer patte blanche en produisant une pièce d’identité (carte) prouvant qu’ils ont l’âge légal de consommer de l’alcool ou de se trouver dans un endroit où certaines risquent la fluxion de poitrine si les portes ne sont pas bien closes.

Curieusement, la tournure renseigner un champ, répandue dans les écrits électroniques en France depuis un bon moment, n’a pas la cote de ce côté-ci de l’Atlantique. Pourtant, c’est en vain qu’on chercherait à y débusquer l’anglicisme pernicieux; en effet, pas de traces de complete the field derrière cette expression. À l’inverse, carter est un usage modelé sur l’anglais to card, mais rien n’empêche nos ados de s’en servir abondamment. Faut-il battre la charge contre ces façons de dire?

Renseigner au sens d’inscrire un ou des renseignements (dans un champ, sur une fiche, sur un formulaire, à la limite dans un rapport) est une acception facile à comprendre en contexte. Il n’y a qu’un pas à franchir pour se faire à l’idée qu’on pourra maintenant, outre les personnes, renseigner un objet inanimé. Pour carter, il faut faire un pas glissé, le verbe étant moins évocateur de prime abord. Certains ouvrages, dont le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, ont déjà ouvert leurs pages à renseigner dans le sens qui nous intéresse, et carter est sur toutes les lèvres tout en se retrouvant dans plusieurs sites perso.

Proust, un dandy pourtant bien carté*, pourrait se retourner dans sa tombe. Parions toutefois que Queneau applaudirait.

L’usage fera son œuvre.

Retour à la remarque 1* « Bien mis, sur son trente et un »; tiré du Dictionnaire des canadianismes de Gaston Dulong, Éditions Septentrion, 1999.

NOTES

À l’Académie de Bordeaux, il est possible de gérer des boîtes aux lettres électroniques en accédant à un site donné. Entre autres étapes, on indique :

« Vous pouvez :

Sur un site de la fonction publique du gouvernement français, on indique comment se servir d’un moteur de recherche pour sélectionner des concours en fonction de différents critères. On écrit : « Renseigner le champ Catégorie en choisissant B dans la liste déroulante, (…) »

Dans une application de gestion des ressources humaines conçue par le Centre des services informatiques de l’Université de Versailles Saint-Quentin pour les établissements publics de l’enseignement supérieur, on indique : « Renseigner le champ Situation familiale en entrant le code… » et « Renseigner le champ Date sauf pour les célibataires. ».

Dans son Livre des listes, la revue satirique québécoise Croc propose « 8 manières de ne pas se faire carter à la porte d’un bar ».

Sur un site perso, l’auteur de ce dernier relate son quotidien : « phil arriva au dépanneur et se fit carter (phil n’aime pas se faire carter, phil a toutes les rides de ses 18 ans et sa sagesse est un exemple pour tous) ».