Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 35, numéro 1, 2002, page 13)

« Ici, non seulement faut-il voter avec son parti… »
(Henri Bourassa, Le Nationaliste, 26 mars 1904)

Je me doute bien que vous ne devez pas vous réveiller la nuit pour vérifier si la locution non seulement permet l’inversion du sujet. Moi non plus, d’ailleurs. Mais le jour par contre, une fois bien éveillé, il m’arrive de me demander pourquoi j’évite systématiquement de faire l’inversion alors que (presque) tout le monde la pratique.

La faute en est peut-être à Paul Dupré, qui affirme que « le nombre des adverbes qui entraînent une inversion est classiquement limité : du moins, peut-être, aussi, sans doute (facultatif) »1. Ou encore à Jean Darbelnet, le seul à ma connaissance à signaler qu’on « ne fait pas l’inversion après non seulement »2. Effectivement, on ne trouve aucun exemple d’inversion dans les dictionnaires, pas même dans la dernière édition du grand Robert, où il y a pourtant plusieurs citations avec notre locution. Quant aux dictionnaires de difficultés,ils se contentent de rappeler que non seulement et mais encore doivent précéder des membres de phrase de même nature.

À part Darbelnet, l’inversion après non seulement ne semble pas préoccuper grand monde. Et pourtant, un chroniqueur philosophico-sportif sent le besoin de s’expliquer : « Car non seulement sont-ce les plus beaux – N.D.L.R. : l’auteur sait parce qu’on le lui a déjà dit que « non seulement » ne commande pas l’inversion verbe/sujet, mais il avait la féroce envie d’écrire sont-ce »3. Serait-ce un ancien élève de Jean Darbelnet?

Il y a au moins une autre personne que la question préoccupe. Dans un article paru dans Le Devoir (23.6.92), un ancien président du Conseil de la langue française, Pierre Martel, reproche « aimablement » à Diane Lamonde4 d’écrire « non seulement fournit-il », car c’est un calque. Il est vrai que l’anglais fait l’inversion (« not only does he »), mais est-ce bien de là que vient notre usage? On peut se demander s’il ne s’agirait pas plutôt d’une évolution normale.

Au tournant du 20e siècle, le grand linguiste Charles Brunot5 notait déjà que l’inversion était de plus en plus fréquente dans la langue littéraire. L’inversion a d’ailleurs retenu l’attention de plusieurs spécialistes. Le grammairien Robert Le Bidois6, par exemple, publiait en 1952 une longue étude sur l’inversion. Et vingt ans plus tard, une étudiante d’une université suédoise y consacrait sa thèse de doctorat7.

Hélas, malgré les innombrables exemples recensés, on n’en trouve aucun avec non seulement. Le Bidois signale pourtant un cas (« exceptionnel », précise-t-il) après seulement : « Seulement peut-on dire qu’il… (J. Lescure, Lettres françaises, 1945) »8. Dans sa thèse, Birgitta Jonare relève une variante, avec alors seulement : « Alors seulement commence-t-on à avoir… (Elle, 8.5.72) ». Cette inversion, qualifiée d’« aberrante », peut s’expliquer selon elle par la présence de seulement après alors. « Car après cet adverbe, à valeur modale, l’inversion u pronom personnel peut se réaliser, bien que rarement9. » Pourquoi n’en serait-il pas de même pour non seulement?

Mais l’absence d’exemples avec non seulement m’étonne un peu, car déjà à l’époque où Le Bidois menait son étude, ses compatriotes commençaient à succomber à cette « inversion envahissante » (comme l’appelle un détracteur). Dès 1950, François Nourissier, futur membre de l’Académie Goncourt, y allait d’une double inversion :

Non seulement l’idée de nationalité conduisit-elle à l’exaspération […], mais encore devint-elle […]10

En 1961, le chef de cabinet du général de Gaulle, lors de la visite à Paris du premier ministre québécois Jean Lesage, aurait commis cette inversion :

Non seulement le président recevra-t-il monsieur Lesage […]11

Je dis « aurait », car l’auteur lui attribue ces paroles sans donner sa source. Mais il y met des guillemets, et quand on sait avec quel soin il rapporte les propos de ceux qu’il cite, il n’y a pas lieu de croire qu’il les met à la sauce québécoise.

Quelques années plus tard, Michel Crozier, sociologue, dans sa traduction d’un article d’une revue anglaise, fait aussi l’inversion :

Non seulement leur absence était-elle fort préjudiciable […]12

Un collaborateur de la revue Vie et Langage relève quelques cas d’inversions, qu’il juge abusives, dont un avec non seulement :

Non seulement celui-ci était-il le plus gai des convives, mais encore se montre-t-il […]13

Il indique que la citation vient d’un ouvrage sur la princesse Mathilde, mais il néglige de donner le nom de l’auteur. Il pourrait s’agir de La Princesse Mathilde de M. Querlin, paru en 1966.

C’est là tout le fruit de mes pêches sur les rives de l’Hexagone. Chez nous, il va sans dire que la récolte est incommensurablement plus riche. Pléthorique, pour tout dire. Au point où on se prend parfois à souhaiter de rencontrer plus souvent des cas de non-inversion. C’est presque devenu la règle, pour ne pas dire une manie. Chez des professeurs (Julien Bauer, Dorval Brunelle, Marcel Rioux), un économiste (Georges Mathews), un politicien-poète (Gérald Godin), une biographe (Hélène Pelletier-Baillargeon), un philosophe (Georges Leroux), un comédien ex-sénateur (Jean-Louis Roux), un traducteur (André D’Allemagne), qui était à l’époque président de la Corporation des traducteurs professionnels du Québec.

Quant aux journalistes, dont la très grande majorité raffole de l’inversion, je me contenterai de mentionner Michel Vastel (Le Droit), Lysiane Gagnon (La Presse), Gil Courtemanche (Le Soleil), Robert Lévesque (Le Devoir), Pierre Bourgault (Journal de Montréal), etc. On ne peut pourtant pas dire qu’ils se fichent de la qualité de la langue. Tous ils se sont, à un moment ou l’autre, portés à la défense du français. Pierre Bourgault, par exemple, a déjà tenu une chronique de langue dans L’Actualité. Si je prends son cas, c’est qu’il est intéressant à un double titre. Dans une chronique récente, il écrit :

Non seulement leur liberté d’expression est-elle remise en question […]14

Et quatre lignes plus bas :

Non seulement ils ne peuvent plus être certains […]

Doublement intéressant, dis-je, parce qu’il fait la preuve que les deux façons de dire nous sont familières, mais aussi parce qu’il ébranle quelque peu le semblant de règle que je commençais à échafauder. J’en étais venu à me dire que l’inversion était justifiée pour des raisons d’euphonie, puisqu’elle permettait d’éviter le hiatus créé par la rencontre de la nasale de la locution avec la voyelle du pronom sujet : « non seulement ils ne peuvent » se disant moins bien que « non seulement peuvent-ils ». Les neuf dixièmes de mes exemples confirmaient d’ailleurs mon intuition. Mais voilà que Bourgault ne fait pas l’inversion où il pourrait, la fait où il ne devrait pas, et que dans les quatre exemples français ci-dessus, les auteurs la font sans qu’on puisse ivoquer quelque « règle » d’euphonie.

Pour terminer, je reprendrais volontiers la conclusion de Birgitta Jonare, qui constate après Brunot et Le Bidois que « l’inversion est un phénomène vivant dans la langue d’aujourd’hui » (p. 173). Dix ans auparavant, un autre grand linguiste reconnaissait – un peu à contrecœur – que « la tendance dans les écrits du 20e siècle est à multiplier les inversions »15. Pour sa part, Dupré note que les « progrès de l’inversion sont remarquables »16.

Après un tel consensus, il me paraît difficile de condamner l’inversion après la locution non seulement. C’est une évolution normale, et chez nous, un usage presque centenaire. Tout au plus pourrait-on exhorter les « écrivants » à ne pas en abuser. La prochaine fois que vous serez tenté(e) de faire l’inversion, demandez-vous si cela ajoute quelque chose à votre phrase, si elle se lit mieux, ou si au contraire elle n’en est pas plus lourde.

Je laisse le dernier mot à un journaliste, dont l’observation n’a rien à voir avec notre sujet :

Non seulement faut-il combattre la censure, mais aussi se méfier des lois17.

Ou des règles, si vous préférez.

NOTES