Serge Lortie
(L'Actualité terminologique, volume 19, numéro 6, 1986, page 9)

« Il s’agit d’un appel d’un jugement […] enjoignant le capitaine Burrill de répondre à deux questions qui lui ont été posées au cours de son interrogatoire préalable. »

La Reine c. Irish shipping Ltd.,
Cour fédérale, [1976] 1 C.F. 418, p. 419

Même si la faute a été dénoncée depuis longtemps par le comité de linguistique de Radio-Canada, traducteurs et journalistes persistent à « enjoindre quelqu’un »1 plutôt que d’« enjoindre à quelqu’un ». Il n’est pas jusqu’au législateur fédéral qui n’éprouve quelque difficulté à maîtriser la question, puisque dans un article de la récente Loi sur les jeunes contrevenants, il utilise incorrectement le verbe en cause2 après l’avoir, dans un autre article3, employé correctement.

Il faut admettre que, en dehors de la fiche de Radio-Canada, le sujet n’a jusqu’ici, à notre connaissance, jamais donné lieu à une définition précise de la règle à suivre. Pour compliquer les choses, l’exemple donné par le dictionnaire Robert au terme « enjoindre » ne se caractérise pas par sa clarté sur ce point. Enfin, difficulté supplémentaire, la préposition « à » n’apparaît pas explicitement dans certains cas, notamment à la première personne du singulier et aux première et deuxième personnes du pluriel4.

La faute qui nous intéresse semble attribuable à l’influence de l’anglais, où l’on dit to enjoin somebody5. Une explication plus généreuse consisterait à mettre l’erreur considérée sur le compte d’une confusion avec le verbe « requérir » qui, lui, se construit sans préposition6. À l’appui de cette seconde explication, il faut noter que Hanse, dans son dictionnaire des difficultés, relève la faute7. Or si cette dernière se rencontre également en France et en Belgique, la thèse de l’angicisme s’en trouve affaiblie.

Le fatalisme qui, avec l’âge, vient au traducteur m’incite pourtant à pencher pour la première des deux hypothèses exposées ci-dessus. Il serait sans doute intéressant d’analyser les textes juridiques du Québec pour voir à quel moment cette tournure inexacte y est apparue. Pour l’instant, nous nous bornerons à relever que le verbe « enjoindre » était correctement employé dans les textes du début de la Nouvelle-France. Cela permet incidemment de mesurer les progrès que la langue juridique a accomplis en plus de trois siècles dans notre pays. Pour ne citer qu’un exemple, une ordonnance prise par le gouverneur Talon en 1671 faisait en ces termes injonction aux hommes nubiles de s’engager dans les liens du mariage sous peine de perdre le droit de chasser et de pêcher :

Le Conseil ayant des lannée passée enjoint par son arrest a tous Compagnons Volontaires et autres personnes qui sonten age dentrer dans le mariage de se marier quinze jours apres larrivée des navires qui apportent les filles sous Peine destre Privés de la liberté de toute sorte de chasse pesche et traitte avec les sauvages et dailleurs sa Maté* nous ayant ordonné demployer nostre Autorité pr qu’il ait une entière et pleine exécution Nous deffendons tout de nouveau aux Volontaires et à toutes autres personnes non mariées lusage de la chase de la pesche et de la traitte avec les sauvages et mesme lentrée dans les Bois pour quelque Cause et pretention que Ce soit à Peine. […] fait à Québec le 20 octobre 16718.

Retour à la remarque 1* Forme abrégée de Sa Majesté.