Martine Racette
(L'Actualité terminologique, volume 30, numéro 3, 1997, page 17)

Vous vous souvenez de McLuhan et de son village dit global? Vous aviez peine, alors, à réprimer un grand frisson chaque fois que le qualificatif vous passait sous les yeux. Car, en langagiers avisés, vous aviez flairé le faux ami dans ce nouveau venu dont la ressemblance avec le global de global village vous semblait suspecte. Renseignement pris, tout était rentré dans l’ordre : les dictionnaires et les ouvrages de langue et de difficultés n’attestant pas le mot global dans le sens de mondial ou de planétaire (ni de globalisation dans le sens de mondialisation), vous pouviez respirer à votre aise.

Puis, au fil du temps et de vos lectures, vous vous êtes rendu compte que la presse écrite, en particulier, ne paraissait pas trop regardante. Par exemple :

Dans L’Express, le 19 octobre 1990 : « Les problèmes dits globaux (la diminution de la couche d’ozone et le réchauffement du climat) suscitent une surenchère d’initiatives et de conférences. »

Dans Le Monde, le 12 mai 1992 : « Non qu’on y [dans L’ordre mondial relâché, de Zaki Laïdi] conteste la réalité du mouvement de globalisation économique. Mais parce que l’on en montre clairement les limites : si grand village il y a, il est loin de s’étendre à toute la planète. »

Dans Le Devoir, le 29 juillet 1992 : « Mais les Canadiens doivent avoir leur mot à dire, alors qu’ils sont, à leur tour, pris dans le tourbillon de la globalisation et de la restructuration qui affecte tous les grands marchés, aussi bien en Europe qu’en Amérique et en Asie. »

Vous aviez alors cru à un accident de parcours et à la disparition imminente des vilains, les redresseurs de torts ayant tôt fait de leur substituer les bons termes. D’ailleurs, les lexicographes (et l’usage généralisé, il faut bien le dire) vous donnent raison encore aujourd’hui. Pas la moindre trace de l’acception douteuse ni à global ni à globalisation dans les grands dictionnaires et ouvrages les plus souvent consultés. Et mondialisation a nettement surclassé son rival.

Pourtant, les deux indésirables semblent avoir la vie chevillée au corps. Voyons plutôt :

Dans Le Nouvel Observateur, la semaine du 16 au 22 janvier 1997 : « Le syndicaliste Kwon Young […] a mobilisé toute une nation pour la première grande grève contre les effets pervers de la globalisation. »

Dans Le Devoir, édition des samedi 14 et dimanche 15 juin 1997 : « [Le projet de fusion entre Boeing et McDonnell Douglas] représente, au contraire, le point culminant d’une stratégie délibérée qui bénéficie du soutien explicite du gouvernement américain, visant à monopoliser le secteur de la construction aéronautique civile avec l’élimination progressive du seul concurrent global, Airbus Industrie […]. »

Dans le titre d’un colloque organisé conjointement par l’Université de Montréal et l’Université Concordia et tenu en mai 1997 : « Traduction et postcolonialité – Globalisation, pouvoir, hybridité culturelle ».

Dans Le Point, le 5 avril 1997 : « Alors vers la globalisation du monde, avance, à l’avant-garde, le rouleau compresseur américain. »

Il sera intéressant de suivre l’évolution de global et de globalisation. Finiront-ils par se tailler une place à côté de planétaire et de mondialisation? Un exemple de cohabitation relevé le 25 juin 1997 dans Le Devoir nous laisse pour le moins perplexes :

« Cette histoire, c’est peut-être bien le retour du protectionnisme de bien avant le libre-échange, la mondialisation et tout ce qui va avec globalisation. »

Est-ce dire alors qu’il faudra s’incliner devant l’usage en dépit du double emploi? Ou les deux acceptions non attestées vivoteront-elles quelque peu avant de sombrer définitivement dans l’oubli? L’avenir le dira. Dans l’intervalle, gardons l’œil ouvert.