Maurice Rouleau, Ph.D.
(L'Actualité terminologique, volume 34, numéro 4, 2001, page 5)

Voici le deuxième volet du dossier sur l’épithète en hypallage, dont la première partie a été publiée dans le numéro de septembre (vol. 34, 3). L’article de ce numéro-ci a paru dans le volume 12, numéro 2, 2001 de Pharmaterm, le bulletin terminologique de l’industrie pharmaceutique. Nous remercions l’auteur, M. Maurice Rouleau, et la rédactrice en chef du bulletin, Mme Marina de Almeida, de nous avoir autorisés à reproduire l’article en nos pages.

L’adjectif, qui sert à exprimer une caractéristique de l’être ou de la chose désignés par le nom auquel il se rapporte, est soit qualificatif soit non qualificatif. Celui qui nous intéresse ici, c’est l’adjectif qualificatif, qui, accompagnant un nom sans l’intermédiaire d’un verbe, est dit épithète. Il en existe trois types : l’épithète à valeur déterminative, celle qui informe sur la nature (ex. : colonne vertébrale); l’épithète à valeur descriptive, celle qui précise une qualité (ex. : colonne vertébrale droite); et l’épithète à valeur transférée, celle dont le sens est transféré d’un nom qui en est le support à un autre nom du même chap sémantique (ex. : blessé grave; c’est, en fait, la blessure qui est grave).

Personne ne trouve à redire à « colonne vertébrale » ni à « colonne vertébrale solide ». Il en est tout autrement avec tous les termes du genre « blessé grave » (les cas d’hypallage) – en langue médicale, de telles constructions sont légion. La réaction est très variable : elle va de l’acceptation au rejet. On accepte « vaisseau sanguin » – sans se douter que l’épithète est à valeur transférée – parce que ce syntagme fait partie de nos habitudes langagières; on accepte moins volontiers « corticostéroïde oral » ou « traducteur médical », parce qu’on est conscient que la valeur de l’épithète est tranférée. Quant à « fièvre prétibiale » ou encore « sexe nucléaire », on les rejette d’emblée, sous prétexte que ces syntagmes n’ont aucun sens apparent.

Celui qui réagit le plus fortement à l’hypallage est le traducteur, car, en tant que spécialiste de la langue, il est plus sensible que d’autres à la clarté du message. Le manque de transparence qu’on attribue à de telles constructions n’est qu’apparent; il tient, comme nous l’avons déjà indiqué1, à la non-familiarité du lecteur avec le domaine d’utilisation. De plus, ces constructions sont utilisées dans un but, non avoué mais réel, d’économie dans la communication. L’hypallage n’est donc pas le mal que l’on voudrait qu’elle soit.

De là à conclure que toutes les constructions en hypallage sont acceptables ou doivent être acceptées, il n’y a qu’un pas. Ce pas, je ne le franchirais toutefois pas sans émettre quelques réserves, car l’emploi de l’épithète pose parfois problème. La clé du problème est, comme nous le dit Grevisse2, dans l’usage.

Usage calqué sur l’anglais?

Un des arguments souvent avancé pour condamner les hypallages est qu’il s’agirait de calques de l’anglais. Tenir un tel propos, c’est penser que les hypallages n’existent que depuis que l’anglais est devenu la lingua franca. Or, elles existaient à l’époque où c’était plutôt la langue anglaise qui empruntait à la langue française : « vaisseau sanguin », qui, évidemment, n’a rien de sanguin, existait déjà à la fin du XIXe siècle, et fort probablement même avant!

Par ailleurs, il serait difficile de nier l’influence de l’anglais sur les constructions en hypallage que l’on trouve dans certaines traductions. L’anglais recourt très souvent à l’adjectivation, et il est très tentant, dans le feu de l’action, de traduire cet adjectif naturalisé3 par un adjectif français, si ce dernier existe. D’où, sans doute, l’idée qu’il s’agit d’un anglicisme, mais d’anglicisme, il n’en a souvent que l’apparence. Il ne faudrait pas, non plus, s’imaginer que l’adjectif anglais natif doit toujours se rendre, en français, par un adjectif.

Regardons de plus près les cas suivants : hepatic coma, myocardial infarction et flexor tendon. Peut-on traduire ces syntagmes par « coma hépatique », « infarctus myocardique » et « tendon fléchisseur »? Les adjectifs de ces expressions figurent dans des dictionnaires médicaux français (PManu et GManu4). Ce n’est donc pas leur existence qui est en cause, mais bien plutôt leur utilisation. Il est vrai que le sens de « coma hépatique » ne se laisse pas appréhender facilement, mais ce syntagme figure dans le dictionnaire. Il est donc passé dans l’usage; le traducteur peut l’employer sas crainte. Dire « infarctus myocardique » n’est pas fautif, grammaticalement parlant, mais l’est, médicalement parlant. Le médecin ne parle pas d’« infarctus myocardique » – calque de l’anglais; il parle systématiquement d’« infarctus du myocarde ». C’est l’usage qui le veut. Que penser de « tendons fléchisseurs » pour rendre flexor tendons5? Tout traducteur médical sait que « fléchisseur » se dit d’un muscle et non d’un tendon. Il faudrait donc, diraient certains, étoffer, car le syntagme est incompréhensible et constitue un calque de l’anglais… Le tableau ci-joint nous montre la transformation progressive de ’équivalent français de flexor tendon.

Modification progressive de l’équivalent français de flexor tendon

Équivalent Source Article
Tendons des muscles fléchisseurs GManu carpe
Tendon des fléchisseurs Rapin6 syndrome du canal carpien
Tendons fléchisseurs GManu canal radio-carpien

Les trois équivalents sont utilisables. Même « tendon fléchisseur ». Il est vrai qu’une occurrence ne fait pas loi, mais le fait que cette construction elliptique extrême n’ait pas été relevée par les réviseurs nous amène à penser que ce syntagme ne pose au médecin aucun problème de compréhension. Et c’est à ce titre qu’il s’imposera. C’est dire que ce qui prime, c’est encore l’usage.

Alors, si « coma hépatique » et « tendons fléchisseurs » existent, c’est que ces syntagmes trouvent leur justification dans la grande maniabilité et l’économie qu’ils permettent en situation de communication. La maniabilité syntagmatique, bien que fort attrayante et bien utile, n’est pas une raison suffisante, selon moi, pour que le traducteur invente de telles constructions. Son rôle se limite à exprimer en français une réalité connue des destinataires du texte, d’où la nécessité de dire « infarctus du myocarde » et non pas « infarctus myocardique ». Si tel n’est pas le cas, la qualité de la transmission, sans aller jusqu’à en souffrir, trahira le traducteur. Ce dernier ne doit pas en inventer, il doit utiliser celles qui sont connues, c’est-à-dire passée dans l’usage.

Usage consigné?

Où est donc consigné cet usage? Le traducteur médical doit le rechercher d’abord dans les dictionnaires médicaux, car tout dictionnaire est le gardien de la langue et le témoin de l’usage. Le traducteur pourrait donc justifier son emploi de « coma hépatique » en recourant au dictionnaire7. Il peut, de la même façon, justifier l’utilisation de « infarctus du myocarde ». Mais il ne peut justifier son rejet de « infarctus myocardique » par l’absence de cette entrée dans le dictionnaire. En effet, un tel argument impliquerait que ce qui ne se trouve pas dans le dictionnaire ne se dit pas… Or, aucun dictionnaire médical couramment utilisé (PManu, GManu, GarDe, Flamm) n’est complet. De plus, ils ne sont pas interchangables8, même s’ils se veulent des dictionnaires d’usage.

Le terme « tendon fléchisseur » ne constitue pas une entrée dans les dictionnaires médicaux, mais il se trouve ailleurs dans les dictionnaires. Le traducteur peut donc l’utiliser. Encore là, c’est l’usage qui s’exprime.

Le cas extrême serait celui de l’adjectif « neutropénique », qui ne figure dans aucun dictionnaire médical9. Faut-il, sur la base de cette non-inscription dans les dictionnaires médicaux, corriger « patient neutropénique » pour « patient en neutropénie »? Répondre par l’affirmative, ce serait vouloir confiner l’usage aux seuls dictionnaires et, du même coup, nier le rôle de l’usage dans l’évolution d’une langue. Quiconque a le moindrement lu sur les maladies du sang a assurément rencontré « neutropénique ». Cet adjectif existe – il facilite la communication –, mais pas dans les dictionnaires médicaux. Alors, il serait mal venu de ne pas vouloir l’utiliser. L’ se trouve AUSSI dans les ouvrages de référence. On nous a appris à ne pas être le traducteur d’un seul dictionnaire; il nous faudrait apprendre à ne pas être le traducteur des seuls dictionnaires.

Respect de l’usage

L’usage doit-il être respecté aveuglément? Il faut reconnaître que le médecin, n’étant pas un spécialiste de la langue, pourra créer des termes qui ne respectent pas les règles de composition des termes français. Le terme « accident cérébro-vasculaire » est décrié parce qu’en France on dit « accident vasculaire cérébral » (Flamm, GarDe) et qu’en français un adjectif composé sur ce modèle fait normalement référence à deux entités anatomiques distinctes : « cardio-vasculaire » signifie « qui concerne le cœur ET les vaisseaux » et non « les vaisseaux DU cœur ». Un ACV devient donc un AV! Ces arguments perdent un peu de leur valeur quand on voit apparaître, dans le GarDe10 et le PManu, son jumeau : « rénovasculaire », que ces deux dictionnaires définissent d’ailleurs de façon différente! Pour le GarDe, il signifie « relatif aux vaisseaux DU rein »; pour le PManu, qui l’écrit avec un trait d’union, sans doute pour justifier sa définition, « qui se rapporte au rein ET aux vaisseaux sanguins »11.

On rencontre de plus en plus souvent « glucocorticoïde inhalé » (équivalent français de inhaled glucocorticoid), sous la plume de médecins tant québécois12 que français13. Ce terme désigne un médicament à prendre par inhalation. On peut se demander ce qu’avaient de répréhensible inhalation ou for inhalation, qui servaient à décrire ce type de médicament, pour les remplacer par un participe passé. Faire dire à un participe passé que l’action est à venir est pour le moins inhabituel; la grammair nous enseigne que le participe passé épithète exprime un fait passé par rapport au fait qu’indique le verbe de la proposition où il se trouve. C’est précisément ce qui choque le traducteur, mais les médecins n’y voient que du feu14. Pourquoi ne pas utiliser « inhalable » ou « pour inhalation », sur le modèle courant « injectable » et « pour injection »? Mais bien malin le traducteur qui pourrait expliquer son rejet du participe passé dans « glucocorticoïde inhalé » et son acceptation dans « médicament administré par voie sous-cutanée »! L’usage peut-être?

Danger de l’usage

En médecine, il est d’usage courant d’associer aux mots « action » ou « effet » un adjectif désignant le résultat de l’action : « action anorexigène », « effet diurétique », etc. Nous sommes, encore ici, en présence d’un adjectif à valeur transférée, ou construit en hypallage. L’utilisateur sait fort bien qu’il s’agit de l’action [d’un médicament] anorexigène ou de l’effet [d’un médicament] diurétique. De tels syntagmes ne créent généralement aucun problème de compréhension. Sauf si l’auteur du texte utilise le mot « action » au sens de « effet ».

Traduire In vitro studies demonstrate that the bactericidal action of XYZ results from inhibition of bacterial cell wall synthesis by inhibiting the transpeptidase and carboxypeptidase enzymes par « Des études in vitro démontrent que l’action bactéricide de XYZ résulte de l’inhibition des enzymes transpeptidase et carboxypeptidase, impliqués dans la biosynthèse de la paroi cellulaire » est un non-sens, car elle fait résulter la cause de la cause! L’idée exprimée en anglais est que le médicament XYZ tue les bactéries parce qu’il empêche la synthèse de la paroi cellulaire en bloquant l’activité de deux enzymes essentiels à ce processus; autrement dit, l’inhibition des enzymes responsables de la biosynthèse de la paroi bactérienne entraîne la mort des bactéries. Cette reformulaion permet d’identifier clairement l’action et l’effet du médicament. L’inhibition est la manière d’agir du médicament (donc son action); la mort des bactéries est le résultat de l’action (donc son effet). Comme l’effet résulte de l’action, force est de reconnaître que la traduction proposée, qui fait résulter l’action de l’inhibition (action du médicament), est illogique. Cette confusion s’explique par le fait que, dans l’esprit du rédacteur comme dans celui du traducteur, bactericidal action évoque plus l’idée de l’effet du médicament (bactéricide) que son action qui a pour effet la mort, même si formellement le sujet du verbe results est « action » et non l’adjectif bactericidal. Une traduction fonctionnelle de cette phrase pourrait être : « Des études in vitro ont montré que le pouvoir bactéricide de XYZ s’explique par l’inhibition de la transpeptidase et de la carboxypeptidase, deux enzymes responsables de la biosynthèse de la paroi bactérienne. »

Fort de l’existence attestée du syntagme « action bactéricide », le traducteur ne se croit pas autorisé à traduire action par autre chose que « action »15. Il faut savoir que l’usage ne fait pas toujours bon ménage avec la logique. Encore moins dans le domaine des langues.

Conclusion

La langue étant un ensemble de signes conventionnels, codifiés peu à peu par l’usage, qui constitue un système d’expression et de communication commun à un groupe social », force est de reconnaître l’importance que revêt l’usage dans la façon de dire les choses. Et produire un texte idiomatique – qualité d’une bonne traduction –, c’est précisément respecter cet usage. L’usage qui a retenu notre attention ici est celui de l’épithète, à valeur directe (déterminative/descriptive) ou indirecte (transférée).

La langue française, sans en abuser, recourt à l’hypallage; cette façon de dire n’est donc pas à proscrire. La langue médicale y recourt, elle, assez fréquemment. Ne pas vouloir se servir d’une épithète à valeur transférée sous prétexte que c’est un anglicisme n’est pas toujours facilement justifiable, surtout si le syntagme est entré dans l’usage (ex. : fièvre prétibiale, traductrice médicale). À l’autre extrême, invoquer la grande maniabilité syntagmatique de ces constructions pour en inventer n’est pas plus justifiable, car le traducteur doit produire un texte idiomatique. Le traducteur doit, avant de recourir à un syntagme ainsi construit, s’assurer qu’il est effectivement utilisé par les médecins et, idéalement, consigné dans les dictionnaires édicaux.

Dire qu’un terme peut être utilisé parce que les médecins l’utilisent est un argument de poids, étant donné que la langue médicale est la leur et que nous, traducteurs, ne sommes que des intrus. Ils créent, et cela est tout à fait légitime, les termes dont ils ont besoin pour désigner leurs réalités. Quand ces termes font appel à des épithètes à valeur transférée, il n’y a pas lieu de s’en offusquer. Mais il faut bien reconnaître que le médecin, spécialiste de la santé (ou plutôt des maladies), n’est pas un spécialiste de la langue. Il arrive donc que certaines de ses créations soient, aux yeux du traducteur, discutables. Les arguments invoqués pour condamner ces syntagmes ne devraient toutefois pas se retourner contre le traducteur (ex. : administré par voie ous-cutanée).

Bref, l’usage est roi en la matière. Et à ce titre, il est à respecter, mais pas au détriment de la logique. Sauf évidemment si l’usage s’est déjà imposé…

NOTES