(L'Actualité terminologique, volume 3, numéro 9, 1970, page 3)

Parmi les prépositions dont on abuse le plus aujourd’hui, AVEC mérite une place toute spéciale. On le met en effet à toutes les sauces : « André Maurois, AVEC cette nouvelle biographie, nous montre avec pénétration comment Balzac (…) est devenu l’égal des héros de roman les plus étonnants » (Figaro Jr., 11 février 1965); « Demain, AVEC Barbey chroniqueur, F.S. parlera de ses rapports avec le dandysme » (Figaro, 7 avril 1964). Outre la répétition maladroite de avec, chacune de ces deux phrases présente un emploi abusif de cette préposition (celle qui est composée en capitales). Le premier AVEC devrait être remplacé par dans, et le second par une locution telle que à propos de. Cette impropriété est constante cez nos journalistes : « La soirée était du reste fort diverse avec l’émission Prestige de la musique, qui, avec Samson François, méritait plus que jamais son titre » (A.B., ibid., 23 déc. 1964). Il n’est pas jusqu’à nos meilleurs critiques littéraires qui se laissent parfois séduire au prestige de cette préposition : « Ce qui me plaît avec André Breton, c’est de rencontrer en lui un classique »; il me semble que « chez André Breton » eut exprimé aussi clairement, et plus correctement, la pensée de l’auteur.

Il faut signaler dans le même ordre d’idée un tour d’autant plus inquiétant qu’il se répand de plus en plus dans la presse. Il consiste à faire suivre le mot façon ou manière de la préposition avec et du pronom relatif laquelle : « On aimera la façon très humaine et réalistement (sic) optimiste avec laquelle M. de Bourbon-Busset a essayé d’y répondre » (M. C. …, le Figaro littéraire du 30 avril 1964); « … la façon un peu rude avec laquelle il lui est arrivé de patronner l’action catholique italienne » (J. d’H. …, le Monde du 5 juin 1963); « On admirera donc la manière avec laquelle Jean Gruault a surendre la ligne romanesque du récit » (J.S., ibid., 20 mai 1965); « Emploi caractéristique de la manière fort peu cohérente avec laquelle procèdent les autorités militaires » (Ph. N. …, le Figaro du 3 octobre 1967). Dans aucune de ces phrases l’emploi de la préposition avec n’est correct. Il n’est pas besoin d’être grand clerc ès choses grammaticales pour savoir qu’on ne dit pas « répondre avec une façon très humaine », ni « procéder avec une manière peu cohérente », et que ces deux mots doivent être obligatoirement introduits par la préposition de : « Il est dans la nature humaine de penser sagement et d’agir d’une façon absurde &rauo; (A. France); « On disait, de façon plus modeste et plus précise, le commerce » (G. Duhamel); « C’est tout ce que je pus trouver à dire, de la manière la plus banale et la plus empruntée » (Gide). Par voie de conséquence, il faut nécessairement recourir au pronom dont quand les mots façon ou manière sont antécédents d’un relatif : « … de curieuses idées sur la façon dont il convient (…) d’employer son temps » (P. Benoit, la Dame de l’OuestXI); « La façon désinvolte dont vous parlez de la mort de votre père (…) m’a troublé » (Montherlant); « La manière dont le monde des apparences s&rsuo;impose à nous et dont nous tentons d’imposer au monde entier notre interprétation particulière » (Gide).

Il apparaît donc avec évidence que, dans les quatre exemples cités au début de l’alinéa précédent, l’emploi du complément avec laquelle se rapportant aux mots façon ou manière est un franc solécisme et que seul le pronom dont (représentant la préposition de et le relatif) est correct en pareils tours.

R. Le Bidois, Défense de la langue française, Le Monde, sélect. hebd. 26 février-4 mars 1970.