Fanny Vittecoq
(L'Actualité terminologique, volume 35, numéro 1, 2002, page 22)

Un combat se prépare. L’arbitre, au milieu du ring, apaise la foule excitée d’un coup de sifflet strident ramenant les esprits égarés à l’ordre. Il dicte à haute voix la définition de lutte, l’hymne ralliant nos deux adversaires : « action organisée en vue de venir à bout de certains fléaux par l’emploi de méthodes appropriées »1. Il s’éclipse pour céder la place à nos deux invités de choix.

À l’extrémité gauche du ring, le lutteur de grande renommée au Canada – véritable armoire à glace –, sautille nerveusement sur place. Des fans canadiens en délire l’acclament chaleureusement : « Lutte à ! Lutte à ! Lutte à ! », tandis que les Européens le boudent. À droite, l’imposant, le poids lourd, le sumo des sumos, le gros Lutte contre offre aux spectateurs son air bourru mais confiant. Que la bataille commence!

Lutte à cogne le premier. Il ricoche comme une balle de ping-pong sur son adversaire inébranlable puis sur la rampe avant de s’effondrer à plat ventre sur sa case départ. Il baigne dans une sueur chaude. On le conspue. La presse canadienne, consternée par ce revers, accourt lui prêter main-forte pour dissiper les appréhensions en citant quelques-uns de ses nombreux exemples dignes de foi :

Les députés devront attendre que le premier ministre revienne de Chine – pays fortement porté depuis quelque temps sur la lutte à la corruption – pour savoir à quoi s’en tenir2.

Avant d’aller crier sur les toits que la lutte au dopage est inefficace, commençons par la faire comme il faut3.

Il y a un an jeudi, six balles de calibre .22 changeaient la vie de Michel Auger et le cours de la lutte au crime organisé au Canada4.

L’aide internationale et la lutte au terrorisme seront au cœur du G205.

La lutte à la pauvreté, un nouveau défi beauceron?6

Profitant d’une brève accalmie de la foule, des représentants de sites Internet canadiens de bon aloi plaident aussi en faveur de Lutte à, lequel, font-ils valoir, s’avère omniprésent dans l’usage canadien :

lutte aux bactéries, aux criminels cybernétiques, aux incendies, aux OGM, aux inégalités de santé, aux incendies, aux émissions de gaz à effet de serre, aux pucerons, aux maladies du cœur chez les femmes, aux préjugés, aux bandes de motards, aux maladies infectieuses, au déficit zéroetc.

Usage dont Lionel Meney fait état dans son Dictionnaire québécois français et qui abonde dans la fonction publique :

Bureau de lutte au tabagisme7

Bureau de lutte aux produits de la criminalité8

Bureau de lutte au crime organisé9

Lutte aux bactéries : le Canada innove10

Des milliers de paires d’yeux se tournent subitement vers la droite, attendant la riposte de l’autre camp. Et voilà que se ruent de ce côté de fervents admirateurs de Lutte contre : médias européens très prisés, grands noms du milieu tels que les vénérables frères Petit et Grand Robert, des ressortissants de la presse canadienne… Les exemples fusent :

Les syndicats doivent s’engager plus résolument dans la lutte contre la pauvreté11.

Les dollars ont pourtant coulé comme une source intarissable dans la lutte contre la drogue menée par l’Amérique à partir des années 2012.

La France prendra toute sa part dans la lutte contre le terrorisme13.

Lorsque le gouvernement enregistre un succès, par exemple dans la lutte contre le chômage […]14.

Lutte contre l’alcoolisme, la tuberculose, un fléau15.

Non loin de là, un statisticien d’Internet, Google, donne raison aux partisans de droite en exposant des chiffres écrasants : lutte contre, avec 373 000 résultats, bat à plates coutures son rival lutte à qui n’obtient que 21 060 résultats (lutte à : 11 500; lutte au : 7 440 et lutte aux : 2 120).

Ne faisant pas le poids, Lutte à lâche la rampe. Certes, l’usage canadien lui accorde une grande place, mais aucun ouvrage ne l’atteste. Peut-être un jour assisterons-nous à un autre duel dont nos émules sortiront tous deux vainqueurs… D’ici là, l’arbitre déclare Lutte à K.-O. et proclame le verdict final :

Lutte se construit avec contre.
La forme lutte à n’est pas attestée.

En prime : un petit mot sur lutte à finir

Le Multi16 et le Colpron17 nous mettent en garde contre cette expression figée, qui constitue un calque de fight to the finish à remplacer par lutte sans merci, acharnée, implacable, sans pitié.

L’expression s’emploie toutefois dans le sens large de « lutte à laquelle il faut mettre un terme » :

La lutte pour qu’Ottawa soit une ville officiellement bilingue, les méandres de l’affaire Montfort, les démarches d’Opération Constitution nous démontrent jusqu’à quel point il reste encore du chemin à parcourir, des luttes à finir, des énergies à canaliser18.

NOTES