Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 36, numéro 3, 2003, page 20)

Les conservateurs se sont tiré dans le pied.
Et comme ils avaient déjà ce pied dans la bouche,
cela risque bien d’être fatal.

(Michel Vastel, Le Droit, 03.06.03.)

Votre dictionnaire de locutions1 préféré consacre presque huit pages aux expressions formées avec pied. On pourrait croire que pied a déjà donné, et qu’il a mérité de se reposer un peu – après tout, quelque quatre-vingts rejetons, c’est une progéniture respectable. Mais les usagers semblent plutôt d’avis qu’il y a encore moyen d’en tirer quelque chose…

De fait, depuis la parution du Rey-Chantreau, la famille « pied » s’est enrichie d’au moins trois expressions qui, sauf erreur, ont toutes du sang anglais. Il y a une quinzaine d’années, traîner les pieds faisait son entrée dans les dictionnaires*, du moins dans le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse (1985). En 1992, le supplément de l’encyclopédie présentait un néologisme du domaine de la psychologie, pied-dans-la-porte (je vous laisse le plaisir d’en découvrir le sens), que je n’ai jamais revu ailleurs. Et, plus récemment, on a vu apparaître le troisième membre du trio, se tirer dans le pied.

Cette tournure n’est pas encore très répandue, mais on la rencontre quand même assez souvent, et de plus en plus semble-t-il. Lionel Meney2, qui en recense plusieurs exemples, signale qu’il s’agit d’un calque. Pour l’éviter, il donne pas moins de huit équivalents : « agir contre son propre intérêt », « se faire (du) tort à soi-même », « mal juger son coup », « scier la branche sur laquelle on est assis », « creuser sa propre tombe », « marquer contre son camp », « ça lui est retombé sur le nez ». Il n’a oublié que les traductions proposées par le Meertens3, « se nuire à soi-même stupidement », et par le Larousse bilingue, « ramasser une pelle ».

Il serait intéressant de pouvoir dater cette expression, de savoir quand elle a commencé à se répandre, mais Meney ne donne malheureusement pas ses sources. Mon exemple le plus ancien ne remonte qu’à 1990. Un journaliste4 du Devoir l’emploie, mais – cas plutôt exceptionnel – au pluriel : se tirer dans les pieds. C’est le singulier qu’on voit normalement. Jean Dunoyer5 de La Presse titre un de ses articles « L’art de se tirer dans le pied ». Pierre Bourgault semble l’avoir prise en affection : il l’emploie une première fois alors qu’il était au Devoir6 : « Ils se tirent dans le pied parce qu’ils sont stupides et incompétents », et à quelques reprises quand il était** au Journal de Montréal7 : « Nous nous tirons constamment dans le pied ».

Outre la citation en exergue, j’en ai relevé un autre exemple chez Michel Vastel (24.02.02). Dans une lettre au Devoir, l’éditeur Jacques Lanctôt8 trouve le moyen, dans la même phrase, d’employer deux calques : « On se tire dans le pied en laissant ce puissant outil culturel que sont les bibliothèques publiques bouder nos livres, lever le nez [sic] sur les auteurs que nous publions ». Avec un animisme en prime… Enfin, deux chroniqueurs, Denis Gratton du Droit9 et Chantal Hébert du Devoir10, semblent avoir piqué son titre à Jean Dunoyernbsp;: « L’art de se tirer dans le pied ».

Je n’ai jamais rencontré cette tournure dans la presse ou les ouvrages français. Ce qui ne veut pas dire grand-chose, puisqu’on la trouve sur Internet. Le tour n’est pas fréquent, j’en conviens, mais les Européens ne l’ignorent pas tout à fait. Un certain Nicolas Beau écrit dans le Canard enchaîné (02.05.01) : « L’Algérie est assez grande pour se tirer elle-même dans le pied ». Et Catherine Bouy, sur un site belge, rapporte les propos d’un directeur général de la Région wallonne qui sent le besoin de guillemeter l’expression : « La complémentarité entre les régions belges est primordiale si l’on veut éviter de "se tirer dans le pied" ».

Si se tirer dans le pied est rare en dehors du Québec, il en va autrement d’une variante, qui n’est qu’une sorte d’étoffement : se tirer une balle (ou : des balles) dans le pied. On en trouve à la pelle sur la Toile. Dans L’Indépendant (26.06.01), un député, Jean-Claude Pérez, dit que tenir une certaine manifestation « c’est comme se tirer une balle dans le pied ». Un journaliste, Jean-Paul Pouron (sept. 2001), donne à son article un titre qui rappelle celui de Denis Gratton et Chantal Hébert : « L’art de se tirer une balle dans le pied ».

Sur un autre site, on apprend que la section de l’Essone du Syndicat des enseignants « se tire une balle dans le pied ». Pour faire bonne mesure, je vous signale deux derniers exemples : Gregory Schneider dans Libération (06.05.02) et Jean-Louis Boulanger dans le Figaro (11.02.03). Et je ne résiste pas à un tout dernier, pour le bel animisme qu’il nous offre. Le secrétaire d’État aux PME n’hésite pas à déclarer que les « fonds de pension américains […] ne vont pas se tirer une balle dans le pied »11.

Comme en témoigne l’exemple de Catherine Bouy, se tirer dans le pied est employé en Belgique, mais la tournure avec « balle » n’y est pas inconnue. Dans Le Soir Magazine (15.02.03), on peut lire : « Quand la Belgique risque de se tirer une balle dans le pied ». Et la Suisse n’est pas en reste. Dans la Tribune de Genève (05.07.02), un ex-directeur général de la Banque cantonale de Genève déplore que la banque soit « en train de se tirer une balle dans le pied ». À l’occasion du salon de l’automobile de Genève de 2003, le président de la Confédération l’emploie, en s’excusant, et en l’amplifiant un peu : « Y renoncer sans alternative crédible c’est, permettez-moi l’expression un peu simple, "nous tirer une balle dans le pied à l&rquo;ouverture de la chasse" ».

Mais avant d’aller me balader sur la Toile, j’avais déjà trouvé trois exemples avec « balle », dont le premier a à peu près le même âge que son pendant québécois :

Même s’il ne lâche pas Édith Cresson – ce serait se tirer une balle dans le pied – le chef de l’État mesure aujourd’hui ses lacunes12.

Les deux autres exemples sont de sources beaucoup plus sûres que tout ce que j’ai trouvé sur Internet. Jean-Marie Rouart, un immortel, semble préférer le pluriel :

Cela fait partie de l’idiosyncrasie de ce peuple si génial de brûler ses vaisseaux, de se tirer des balles dans le pied13

(Une courte parenthèse, si vous permettez. Mutatis mutandis, « brûler ses vaisseaux », pourrait traduire « to shoot oneself in the foot » (si le calque vous déplaît). Chose certaine, en tout cas, c’est une belle façon, quoique un peu relevée sans doute, de rendre « to paint oneself in the corner » – que vous traduiriez probablement par « se mettre dans une impasse ». Nos politiciens, quant à eux, n’hésitent pas à « se peinturer dans le coin ».)

Fermons la parenthèse, et reprenons notre « pied » où nous l’avons laissé – entre les bonnes mains d’un académicien. C’est l’exemple de Rouart qui m’a décidé à écrire cet article, et qui m’a incité aussi à consulter les dernières éditions des dictionnaires, au cas où. Après avoir fait chou blanc à trois reprises – avec le Larousse-Chambers de 1999, le Hachette-Oxford de 2001 et le Harrap’s de 2000 – je commençais à me dire que ça ne valait pas la peine de continuer. Mais la force de l’habitude aidant, j’ai quand même jeté un coup d’œil sur le Robert-Collins 2002. Ça commençait plutôt mal : rien dans la partie fran&cceil;ais-anglais et, dans l’autre, rien à « foot ». Mais enfin, à « shoot », j’ai trouvé la pie au nid : « to shoot oneself in the foot » est traduit par « se tirer une balle dans le pied ».

Je sais, ce n’est pas tout à fait notre tournure, mais faut-il pour si peu bouder notre plaisir? Sur Internet, j’ai relevé des exemples de notre usage sur des sites sérieux : l’Université Laval (dont un exemple au pluriel) et l’Université de Montréal, notamment. Après tout, si les Français peuvent tirer dans les pattes ou les jambes de leurs compatriotes, au propre comme au figuré, et qu’ils peuvent même se tirer une balle dans le pied (ou plusieurs, pour plus de sûreté), je ne vois pas pourquoi les Québécois ne pourraient pas en faire autant, tout en faisant l’économie d’une balle.

P.-S. : J’y pense, celui qui se tire dans le pied ne serait-il pas un peu le petit cousin de cet excentrique anglais que les dictionnaires s’entêtent à snobber, ou à traduire par « franc-tireur » (Robert-Collins)? S’ils sont incapables de nous fournir de bons équivalents, nous allons le faire nous-mêmes. Je propose donc de traduire « he’s a bit of a loose cannon » par « il a l’habitude de se tirer dans le pied ». Qu’en pensez-vous?

Retour à la remarque 1* Curieusement, le Grand Robert de 2002 l’ignore toujours, alors que le petit l’enregistre depuis 1993. (Mais vous chercheriez en vain la forme pronominale chère aux Québécois.)

Retour à la remarque 2** Pierre Bourgault, on le sait, est décédé le 16 juin dernier.

NOTES