Gabriel Martin
(L'Actualité langagière, volume 9, numéro 3, 2012, page 33)

L’an prochain, un des premiers romans québécois historiques, Les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé (1786-1871), célébrera son 150e anniversaire. Il suffit de songer à la position enviable qu’occupe ce classique dans nos florilèges pour prédire les quelques hommages que la sphère littéraire québécoise déposera sans doute bientôt aux pieds de l’auteur, pour l’occasion. À cette pensée, une question coule de source : quel hommage peut-on rendre à un monument littéraire comme Aubert de Gaspé? L’onomastique, c’est-à-dire l’étude des noms propres et de leurs dérivés, apporte une piste satisfaisante : pourquoi ne pas adopter l’adjectif gaspéen, de manière à inscrire plus durablement le nom de l’autur dans la mémoire collective?

Qu’on y songe : la plupart de nos grands auteurs accèdent déjà au panthéon de la consécration adjectivale; les anthroponymismes nelliganien, ducharmien, aquinien, ferronien, mironien, fréquemment attestés pour Émile Nelligan, Réjean Ducharme, Hubert Aquin, Jacques Ferron et Gaston Miron, constituent de bons exemples. Ces onomastismes (mots dérivés de noms propres) font partie intégrante du français québécois, leur adoubement lexicographique étant assuré depuis 1992 par le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA), qui les consigne dans une liste annexe1. Il semble alors tout à fait naturel de suggérer gaspéen, formé sur le modèled’adjectifs admis comme dubéen (Marcel Dubé), mallarméen (Stéphane Mallarmé) et linnéen (Carl von Linné).

« Un instant! », s’écrieront alors quelques fins esprits qui consultent les sources qu’on leur présente, « un adjectif honore déjà le nom d’Aubert de Gaspé : le DQA, justement, consigne dans son annexe la forme gaspésien relativement à cet auteur. » Cela est bien vrai. Une recherche plus approfondie porte toutefois à remettre en question le caractère immuable de cette consécration lexicographique, sous cette forme. Une requête lancée dans un vaste corpus textuel ne permet en effet de retrouver qu’une seule occurrence de l’onomastisme gaspésien employé relativement à De Gaspé. Cet exemple unique (ou hapax) est relevé dans l’œuvre principale du chercheur Gérard Tougas, Hitoire de la littérature canadienne-française :

Forestiers et voyageurs [de Joseph-Charles Taché] fournit un digne pendant à l’œuvre gaspésienne [nous soulignons]. Alors que Gaspé évoque les Canadiens d’antan, Taché raconte les aventures des intrépides forestiers et voyageurs avec qui il a pu frayer2.

En aval de cette attestation d’autorité, les auteurs du DQA ont vraisemblablement décidé de consigner la forme gaspésien, malgré son caractère hapaxique. La consignation d’une telle forme dans le DQA, si elle ne sait se porter garante d’un usage réel, manifeste tout de même le besoin senti par les lexicographes de consacrer un adjectif pour Philippe Aubert de Gaspé. Il faut reconnaître qu’à l’époque, rien ne pouvait laisser conclure que cet adjectif ne s’imposerait pas dans l’usage.

On peut, à cet égard, se demander pourquoi une forme si utile ne s’est pas démocratisée. L’alignement de l’anthroponymisme gaspésien (relatif à Aubert de Gaspé) sur le gentilé Gaspésien (relatif à la ville de Gaspé) n’y est sans doute pas étranger. Cette homonymie a peut-être refréné la plume de quelques auteurs qui y percevaient (avec raison?) une source potentielle d’ambiguïté. L’emploi de l’adjectif gaspéen pour l’auteur apparaît éliminer l’écueil. Cette forme, issue du spécifique Gaspé et du suffixe –éen, semble par ailleurs plus naturelle que la forme gaspésien, affixée d’un -s- épenthétique abusivement emprunté au toponyme Gaspésie (par l’interm´diaire du toponyme Gaspé, à distinguer de l’anthroponyme homonyme).

Il convient de préciser qu’une telle rectification s’inscrit adéquatement dans les pratiques lexicographiques habituelles. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler un cas similaire : le millésime 1978 du Petit Robert consignait la forme gaspéen relativement à… la ville de Gaspé! Or, cette forme du gentilé n’étant pratiquement pas attestée, elle a été remplacée par gaspésien dans les éditions subséquentes, suite aux commentaires de l’onomasticien québécois Jean-Yves Dugas3. On peut raisonnablement supposer que les rédacteurs du Petit Robert 1978 se sont, un peu comme les auteurs du DQA, basés sur uneattestation « erronée » issue d’un écrit d’autorité. Nous pouvons songer, par exemple, au poète et journaliste français Franc-Nohain qui, après avoir visité le Québec à l’été 1934, emploie le gentilé gaspéen dans un article de l’Écho de Paris, la même année4.

En résumé, il convient d’offrir un adjectif à Philippe Aubert de Gaspé. Engagé sur la seule piste connue à ce moment-là, le DQA a déjà consigné la forme gaspésien pour cet auteur, un peu comme le Petit Robert a déjà retenu la forme gaspéen pour la ville de Gaspé. L’observation de l’usage et les impératifs normatifs nous portent toutefois à privilégier, au final, la forme adjectivale gaspésien pour la ville de Gaspé et la forme gaspéen pour Philippe Aubert de Gaspé. Espérons, de la sorte, rendre un hommage juste et mérité d’autant plus qu’il se fait rare à l’un de nos premiers grands romanciers nationaux.

L’auteur remercie chaleureusement Jean-Yves Dugas d’avoir mis son fichier d’attestations onomastiques à sa disposition et de lui avoir soumis de judicieux commentaires critiques sur le présent texte.

Bibliographie

Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française : le Petit Robert, 2e édition, Société du Nouveau Littré, 1977.

Dugas, Jean-Yves. Répertoire des gentilés du Québec, coll. « Études et recherches toponymiques », no 12, Commission de toponymie, 1987.

Martin, Gabriel. Dictionnaire des onomastismes québécois et canadiens [à paraître].

Notes