Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 4, numéro 4, 2007, page 8)

Mon collègue André Racicot a discuté du mot états-unien dans sa chronique de L’Actualité terminologique il y a sept ans1. Il arrivait à la conclusion qu’il était trop tard pour renverser un usage solidement établi. Je ne suis pas plus optimiste que lui sur l’avenir de ce drôle de gentilé, mais il est intéressant de revenir sur la question, parce que le mot s’est gagné des partisans depuis l’an 2000, et que le débat a même fait surface l’été dernier dans rien de moins que le New York Times.

L’article du Times – plaisamment intitulé « There’s a Word for People Like You » – était une traduction maison d’un topo que venaient de faire paraître les deux correcteurs du journal Le Monde sur leur blogue « Langue sauce piquante2  ». Ils n’apportaient pas de solution au problème, si problème il y a, mais expliquaient aux lecteurs du Times qu’en français le mot américain désignait les habitants des États-Unis de façon maladroite – n’y a-t-il pas aussi sur le continent « américain » des Canadiens, des Mexicains, des Argentins…? – et u’un concurrent, états-unien, avait pris place à ses côtés, sans vraiment annoncer sa mort, puisque américain avait une légitimité historique.

Il aurait été audacieux de proposer autre chose que la cohabitation. Leur topo leur avait d’ailleurs valu des volées de bois vert des nombreux internautes qui fréquentent leur site. Beaucoup y décelaient une marque d’anti-américanisme, certains voyaient même se pointer la « machine de guerre altermondialiste ». Difficile de nier qu’états-unien dissimule mal une certaine réserve à l’égard des États-Unis. Récemment un animateur de Radio-Canada précisait en posant une question à son invité au sujet des relations Québec-Mexique : « J’emploie ici le mot américain au sens "noble". » Il évoquait le continent. Américain au sens courant est presque péjoratif aux yeux de certains. Les correcteurs du Monde s’étaient défendus en afirmant que « les Québécois et les autres francophones canadiens utilisent depuis bien avant la naissance du mouvement altermondialiste le terme "états-uniens" ». C’était beaucoup nous prêter.

Mais l’article avait le singulier mérite de rappeler que le mot a été inventé au Québec il y a une soixantaine d’années, sans donner de source. Sa fréquence a d’ailleurs été plus élevée de ce côté-ci de l’Atlantique. Ce n’est pas étonnant : nous sommes les premiers concernés. Gaston Dulong le fait d’ailleurs figurer dans son Dictionnaire des canadianismes publié chez Larousse, ainsi que Sinclair Robinson et Donald Smith dans le Dictionnaire du français canadien, bien qu’étrangement ces derniers le classent dans la langue « populaire et familière ».

Le mot a eu une présence erratique dans les dictionnaires français depuis quelques décennies. Il a fait une première apparition, sans trait d’union, dans le Grand Larousse encyclopédique en 1961. Pierre Gilbert le notait dans son Dictionnaire des mots nouveaux en 19713. Il en avait trouvé trois occurrences, dont l’une de 1955 dans Esprit, les deux autres des années soixante. Dupré en recommandait l’emploi en 1972 dans l’Encyclopédie du bon français, « lorsque américain serait absurde et ambigu, et qu’on ne peut employer "des États-Unis", par exemple lorsqu’il y a un autre complément par de : la politique états-unienne d’aide à l’Amérique latine ». O ne peut pas dire que cet avis ait provoqué une révolution. Pourquoi d’ailleurs ne pourrait-on dire : la politique d’aide des États-Unis à l’Amérique latine?

Il est absent du Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (le GDEL) publié en 1983, mais réapparaît en 1995 dans son successeur, le Grand Larousse universel. En 1985, la deuxième édition du Grand Robert le donnait encore comme rare. Aujourd’hui il figure à peu près partout, mais je note que le Petit Robert ne l’a pas gardé dans son édition de poche 2008.

Le Petit Robert le fait remonter à 1955. Il s’appuie sans doute sur la citation dénichée par Pierre Gilbert. Un traducteur du Bureau m’avait pourtant signalé que le mot avait été à la mode au Québec aux alentours de la Deuxième Guerre mondiale. Or dans une page d’archives reproduite par le Devoir en mai 2007, je suis tombé sur un article du 7 mai 1945 résumant une conférence d’André Laurendeau, qui déclarait dans un débat sur la langue :

« Vous auriez d’un côté une langue solidement assise, bien enracinée, parlée par huit millions de Canadiens et 140 millions d’États-Uniens, et comprise par trois millions et demi de Canadiens jadis d’expression française4… »

Un wikipédiste a trouvé une occurrence plus vieille encore, dans un article paru en 1942 dans la French Review, « La Vie Intellectuelle au Canada Français », sous la plume de Marine Leland :

« Le roman canadien-français ne peut se comparer, ni du point de vue de la qualité ni de celui de la quantité, à la poésie ou à l’histoire canadienne. Il ne peut se comparer non plus au roman états-unien5. »

Leland, une Franco-Américaine d’origine québécoise, était une éminente spécialiste des études canadiennes-françaises. D’après la page reproduite en fac-similé dans Internet, l’article avait d’abord paru dans Le Travailleur, un hebdo publié au Massachusetts. Le mot était donc connu des Franco-Américains, du moins dans les milieux intellectuels.

Mais la plus vieille référence est celle mentionnée par le Dictionnaire culturel en langue française, publié par les éditions Le Robert en 2005 sous la direction d’Alain Rey, qui a retracé états-unien dans un article d’André Laurendeau (encore lui!) paru en 1941, « L’Enseignement secondaire », sans préciser davantage la source. Il doit s’agir de L’Action nationale, dont Laurendeau était le directeur à l’époque.

Ces références montrent que le mot était en vogue dans les années 40. Pourtant, à ma connaissance, Bélisle ne le fera entrer dans son Dictionnaire général de la langue française au Canada qu’au moment de la deuxième édition en 1971, en le faisant précéder d’une petite fleur de lys pour indiquer que c’était un québécisme, avec l’exemple : la marine états-unienne. Son usage a sans doute été marginal, même pendant la guerre. Laurendeau lui-même était loin de l’employer systématiquement. Plus tard, dans un éditorial du Devoir du 16 mars 1955 portant sur les relations canado-américaines, il emploie exclusivement américain6. La vogue était passé, semble-t-il.

Plusieurs ont remarqué que le mot a repris du poil de la bête depuis l’an 2000. Certains pensent qu’il est revenu dans la foulée du 11-Septembre; c’est une possibilité. Il y a six ou sept ans, il était à peine employé. Si Robert Solé a pris la peine d’en parler dans une chronique de langue du Monde le 10 novembre 2003, pour dire que « le terme ne passe pas », c’est que le mot commençait à se rencontrer plus souvent tout en restant assez discret. Si on traçait un graphique de son emploi depuis le début, on verrait le terme monter, atteindre un plateau, descendre un peu plus tard, puis remonter tranquillement après une longue absence. On peut se demander s’il ne connaît pas un regain passager, avant de retomber à nouveau hors d’usage.

Bien des facteurs entrent en jeu. Il y a notamment le contraste entre l’usage québécois et l’usage français, et aussi celui entre les grands médias et les sources plus marquées politiquement, notamment sur le Web.

Prenons l’usage français. Pour le Monde, les moteurs de recherche relèvent dans les cinq dernières années une vingtaine d’articles où apparaît le terme (en tenant compte du féminin et du pluriel). Ce n’est pas beaucoup. En 2007, de janvier à la fin octobre, on n’en trouve que quelques-uns. Quand on restreint le domaine à lemonde.fr et à l’année écoulée, Google recense une centaine de pages, mais en regardant de près on verra que presque toutes les occurrences viennent de blogues ou de réactions d’abonnés à des articles, et non des journalistes maison. Dans les archives de L’Express, une dizaine en tout, et en 2007 deux seulement. Et tout comme dans le Monde, ces occurrences isolées sont écrasées par un millier d’américain. Tout se passe comme i, en France, états-unien avait essayé de se tailler une place dans les années 2002 à 2006, mais qu’il était déjà sur une pente descendante.

Du côté québécois, la fréquence est plus élevée, mais encore modeste toutes proportions gardées. Dans la Presse, le terme revient dans 200 articles de janvier à octobre 2007. Le chiffre est constant depuis quelques années. Dans le Devoir, si l’on interroge le moteur de recherche du site, on passe de quelques articles par année avant l’an 2000, à une soixantaine par année de 2001 à 2004, puis à une centaine de 2005 à 2007. J’ai noté plus précisément : 90 de janvier à octobre 2005, 90 de janvier à octobre 2006, et 105 de janvier à octobre 2007. Ce n’est pas une montée vertigineuse. De plus, il faut mettre ces chiffres en perspective : dans le cas de la Presse, américain apparaît dans plus de 20 000 articles par année. L’autre ne lui fait pas beauoup d’ombre.

Et le mot revient souvent sous la plume des mêmes journalistes. À la Presse, Joneed Khan s’en est fait le champion. Il parle du président états-unien, du Congrès états-unien, du retrait états-unien d’Irak, du projet états-unien de Zone de libre-échange des Amériques. Il est frappant de voir que même lui n’a pas renoncé à américain : il a mentionné le Congrès américain en juillet dernier et le secrétaire d’État américain le 13 septembre. Moments d’inattention?

Dans les grandes encyclopédies électroniques comme l’Universalis ou Encarta, les occurrences se comptent sur les doigts de la main. Wikipédia renferme quelque deux mille états-unien, par exemple il est question de la « guerre de sécession états-unienne » à l’article sur le film Le bon, la brute et le truand. Mais ces états-unien font face à cent mille américain. En outre, un bon nombre d’entre eux viennent de pages où les collaborateurs poursuivent justement des discussions, parfois musclées, sur l’opportunité d’accepter le mot dans l’encyclopédie. C’est un peu la cour du roi Pétaud dans cette merveilleuse encyclopédie, mais il n’est pas du tout sûr que le mot s’y imposera.

C’est véritablement dans les médias et les sites contestataires ou militants qu’états-unien fleurit. Le réseau Voltaire, « réseau de presse non alignée », est exemplaire à cet égard : les rédacteurs l’emploient deux fois plus souvent qu’américain7. On le rencontre souvent sur le site des « Amis de la Terre », groupe de défense de l’environnement, et sur « Grand Soir », « un journal alternatif d’information militante ». Mais américain reste quand même plus fréquent : on continue de parler des élections américaines, on n’en est pas encore aux élections états-uniennes8.

Il ne fait pas de doute que le mot est marqué à gauche sur l’échiquier politique. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’oeil sur le journal communiste français L’Humanité : 118 occurrences d’états-unien en 2007, un net contraste avec le reste de la presse française. Mais la pente n’est pas à pic là non plus : 127 occurrences en 2005, 105 en 2006 – contre des milliers d’américain9. On s’attendrait à le rencontrer souvent dans les pages de publications comme Courrier international, mais l’une des rares occurrences que j’y ai trouvées apparaissait dans un article reproduit du Devoir10!

Je note enfin qu’un wikipédiste a affirmé que le mot figurait dans certains manuels scolaires de géographie.

On peut résumer la situation comme suit. Dans la presse en général, le terme s’est mis à grimper des deux côtés de l’Atlantique il y a quelques années, pour atteindre assez vite un plateau. Il semble avoir déjà amorcé sa descente en France. Il reste plus fréquent chez nous, mais il serait exagéré de dire qu’il a le vent dans les voiles. Pour le reste, l’usage est assez circonscrit. En fait, l’avenir du terme dépendra en grande partie de l’influence qu’exerceront des sites comme ceux que j’ai mentionnés, et ils ne sont pas négligeables, ainsi que de la détermination des blogueurs et autres internautes à l’employer. Il faut avouer que cinquante ans d’allées et venues dans les dictionnaires et une fréquence encore relativement faible dans l’usage lui donnent un peu l’air d’un néologisme atardé. Mais qui sait, peut-être que la diffusion de l’article du New York Times et le blogue du Monde lui donneront un nouvel élan. Avec Internet les choses peuvent changer vite.

Il faudrait quand même toute une rééducation pour en généraliser l’emploi. Pensons à tout ce qu’il faudrait rebaptiser. Ne dites pas : la guerre américano-mexicaine, dites : la guerre mexicano-états-unienne. Ne dites pas : la révolution américaine, les relations canado-américaines, le vin américain, etc. Dites : l’armée états-unienne, les Noirs états-uniens, Je me suis acheté une voiture états-unienne. Et n’oublions pas les cinquante États états-uniens.

Nul ne contestera que la logique plaide pour états-unien. Mais en face il y a l’histoire, l’usage, la langue, l’euphonie, les habitudes. C’est beaucoup. Pour être efficace, il faudrait en même temps intensifier l’emploi géographiquement correct d’américain, ce qui ferait surgir l’ambiguïté de partout. Remarquons que les États-Uniens continueraient d’être des Américains – comme nous! Combien parmi nous sont prêts à se définir comme « Américains »? On peut prédire une certaine résistance. De plus, s’il y a un brin d’anti-américanisme dans la promotion d’états-unien, forcément il sera lui aussi péjoratif. C’est comme si on remettait chaque fois sous le nez des Américains la carte du continent.

Plusieurs ont rappelé qu’il serait abusif d’accuser ces derniers de s’être appelés ainsi à cause de prétentions hégémoniques. Comme le rappelle le Grand dictionnaire terminologique de l’OQLF, ils ont formé leur gentilé à partir du nom de leur pays, États-Unis d’Amérique, de la même manière que, plus tard, les Mexicains à partir d’États-Unis du Mexique.

Il faut revenir au point de départ et se demander où est le problème. Nous arrive-t-il souvent de rester perplexes parce que le mot américain devant nos yeux est ambigu? Prend-on les Canadiens pour des habitants des États-Unis? Paul Roux a répondu à la question dans son blogue « Les amoureux du français » sur le site de la Presse le 9 novembre 2006 :

« [l’appellation américain] n’est pas non plus confondante. Lorsqu’on parle des Américains, on sait bien qu’il ne s’agit pas des Canadiens ou des Mexicains. Le français dispose d’ailleurs du terme Nord-Américain, qui englobe tous les habitants de l’Amérique du Nord, et du terme Sud-Américain, qui désigne ceux de l’Amérique du Sud. »

Les Américains en ont attrapé eux-mêmes un complexe et ont cherché d’autres noms. L’Encyclopedia4u.com résume ainsi le problème :

« As many people from the various nations throughout the New World consider themselves to be "Americans", some people think the common usage of "American" to refer to only people from the U.S. should be avoided in international contexts where it might be ambiguous. Many neologisms have been proposed to refer to the United States instead of "American". However, they are virtually unused, and most commentators feel that it is unlikely that they will catch on. »

Quelques exemples des termes qui ont été proposés au fil du temps : Usian, Usanian, USAian, Usonian, Columbard, Fredonian, United Statesian, Colonican, U-S-ian, USAn, etc.

Du côté espagnol, la situation est bien différente. Le Diccionario Panhispánico de Dudas de la Real Academia Española, qui recueille l’usage de l’ensemble des pays hispanophones, recommande d’employer estadounidense, et non americano, pour désigner nos voisins du Sud. Dans son Diccionario de la Lengua Española, l’académie précise que estadounidense veut dire « Natural de los Estados Unidos de América », tandis que americano est défini comme « Natural de América ». Mais il est nrmal que le monde hispanophone et les Latino-Américains en particulier soient plus sensibles à l’emploi du mot americano. Estadounidense est aussi très euphonique. On m’a fait remarquer par ailleurs que l’agence de presse espagnole EFE, qui recommande aussi l’emploi de estadounidense dans son vade-mecum, incline à penser que norteamericano reste plus fréquent dans l’usage (« Norteamericanos es tal vez el más usado, si bien no es el más preciso11 »). Norteamericano? On dirait que, vu d’Euope ou d’Amérique latine, le Canada se retrouve toujours dans un angle mort12.

NOTES

REMARQUE

Après la date de tombée de cet article, j’ai relevé sur le site de L’Action nationale, qui reproduit maintenant le contenu complet de ses numéros depuis 1933, une occurrence d’états-unien dans un article d’octobre 1934, « La radio », signé par Arthur Laurendeau. Un article de 1936 attribue la paternité du mot à Paul Dumas, membre du mouvement Jeune-Canada. Le mot revient dans une soixantaine d’articles de 1934 à 1945. Ensuite il apparaît de façon plus éparse. – J. D.