Marc Laforge
(L'Actualité terminologique, volume 33, numéro 2, 2000, page 21)

Causer de slavon liturgique (Old Church Slavonic) – également appelé slavon d’église – c’est en quelque sorte faire la petite histoire de la traduction et de la terminologie.

Nous sommes au 9e siècle, sur un continent qui allait s’appeler Europe. On assiste alors à la montée d’un État national slave : la Grande-Moravie. Afin d’évangéliser son royaume, le prince Rostislav fait appel à deux missionnaires de Byzance, Cyrille (Cyril) et Méthode (Methodius) pour traduire les Saintes Écritures. Rappelons que la Bible était uniquement connue sous l’ancienne version des Septante (Septuagint), soit la traduction grecque de la Bible hébraïque réalisée à Alexandrie aux 2e et 3e siècles. La légende veut d’ailleurs que 72 rabbins isolés pendant 72 jours dans l’île de Paros aient abouti à une traduction identique.

Toujours est-il que pour effectuer la traduction en slavon – certains parlent de transcription – il fallait d’abord régler un problème de taille. En effet, le seul alphabet disponible se composait de quelques traits et encoches que l’on utilisait tant bien que mal pour compter et pour dire la bonne aventure. Cyrille et Méthode devaient donc en premier lieu créer un alphabet qui serve à transcrire les nombreux sons du slavon afin de pouvoir enfin s’atteler à leur tâche, soit traduire. Pour simplifier, disons que c’est ainsi que fut créé l’alphabet cyrillique, dont la paternité revient bien sûr à Cyrille (devenu par la suite saint Cyrille), qui serait aussi l’inventeur de l’alphabet glagolitique utilisé dans la littérature slave au 11e siècle. En fait, ces deux alphabets ont de toute évidence une origine commune, car le ombre de lettres est sensiblement le même et leurs valeurs phoniques sont identiques.

C’est ici qu’il semble y avoir des querelles de chapelle. On a longtemps pensé que l’alphabet cyrillique avait été utilisé au début pour la première traduction de la Bible, alors que des recherches plus récentes portent à croire qu’il s’agirait plutôt de l’alphabet glagolitique (du slavon « glagol », « parole », et du slavon liturgique « glagoliti », c’est-à-dire « parler »). Un joli mot à laisser tomber dans une conversation si vous arrivez à le prononcer correctement.

Pour traduire la Bible, donc, il a fallu non seulement créer un alphabet, mais aussi produire de nouveaux termes, en adaptant un grand nombre de termes grecs, ou en concevoir d’autres à partir d’éléments slaves tout en se conformant au modèle grec. Vous me suivez toujours?

Quant à la syntaxe, les traits caractéristiques du slave étaient préservés, mais dans beaucoup de cas le texte traduit était le reflet de traits particuliers au grec.

Au début, l’alphabet cyrillique comprenait 43 lettres, soit des lettres grecques, des combinaisons de lettres grecques ou des signes empruntés à l’hébreu. Cet alphabet, maintenant réduit à une trentaine de lettres, sert depuis longtemps à transcrire le russe, le bulgare, le serbe, l’ukrainien ainsi que de nombreuses langues non slaves.

Langue littéraire au départ, utilisée pour l’écriture mais finalement jamais parlée par un groupe en particulier, le slavon liturgique ou slavon d’église est une langue créée à des fins culturelles mais qui, tant par le vocabulaire que par la syntaxe et la stylistique, s’éloigne de l’idiome populaire dont elle est issue.

Le modèle grec était essentiel à son élaboration, et c’est précisément ce lien avec la grande tradition grecque qui a aidé à transformer en une langue de culture spirituelle un dialecte parlé par un petit groupe ethnique.