Pierre Griffon
(L'Actualité terminologique, volume 19, numéro 3, 1986, page 9)

[…] M. Frèdelin Leroux fils nous a donné une étude fort documentée sur un emploi abusif, celui de l’expression « par le biais de ». Pour résumer sa pensée, le glissement de sens de « moyen détourné » à « moyen » tout court pourrait bien venir de l’existence d’un troisième sens, celui de « point de vue ». J’ai consulté les dictionnaires Lexis et Petit Robert, et n’ai pas trouvé d’exemple qui ne fasse ressortir l’idée de détour, voire d’artifice, qui est la raison d’être de l’inclusion de ce mot dans notre vocabulaire, à l’exception de son sens purement physique de « ligne oblique ». Il n’y a donc qu’un véritable sens au mot « biais » et c’est celui qu’enregistrent les dictionnaires.

Dans certains cas, l’expression vicieuse peut prêter à confusion. M. Leroux nous en donne un bon exemple : « Le contrôle de l’entrée des citoyens du Commonwealth par le biais d’un système de permis de travail ». M. Leroux se demande si le gouvernement britannique a décidé d’exercer ce contrôle sans qu’il n’y paraisse, ou s’il ne s’agit que d’un moyen parmi d’autres.

Dans d’autres cas, nous dit encore M. Leroux, la confusion n’est pas possible : « Les publications … sont vendues au public par le biais du Centre d’édition du gouvernement ». Cette phrase est tout simplement ridicule : rayez « biais du » et vous avez une phrase correcte.

Ainsi, lorsqu’elle est faussement évocatrice de détour ou simplement inutile, l’expression devrait être corrigée. M. Leroux est partisan d’une attitude tolérante, et il en donne deux raisons : l’ancienneté et l’usage.

En ce qui concerne l’ancienneté, l’expression vicieuse apparaît en 1962 sous la plume d’un écrivain martiniquais, puis, deux ans plus tard, sous celle de Jean Dutourd. Cela ne veut pas dire, à mon sens, qu’elle s’est ensuite répandue comme une traînée de poudre. Pour ma part, je ne l’ai remarquée que récemment. Ce qui suggérerait une vogue, plutôt qu’un usage. On serait surpris, en feuilletant les dictionnaires, d’y trouver des usages récents de mots relativement anciens (de date). Ainsi le mot « culturel », courant depuis la Seconde Guerre mondiale, serait daté de 1929, mais a mis une bonne vingtaine d’années à se répandre.

En ce qui concerne l’usage, il nous faut bien constater une vogue, quoique plus restreinte que ne semble le penser M. Leroux. Si en effet il fallait employer « par le biais de » chaque fois que l’on indique l’utilisation d’un moyen, on étoufferait littéralement sous les biais.*

En conclusion, la ligne de conduite est simple : ne parler de biais que lorsqu’il s’agit d’un moyen détourné. Corriger tout usage abusif. Ce n’est pas le moment de biaiser! C’est au contraire celui d’attaquer l’intrus à chacune de ses apparitions.

Retour à la remarque 1* Adressé à Madame la Rédactrice en chef par le biais du Service des Postes et publié par le biais de L’Actualité terminologique.