Martine Racette
(L'Actualité terminologique, volume 29, numéro 3, 1996, page 11)

Longtemps frappé d’interdit, le verbe identifier, pris dans le sens de déterminer, recenser, cerner, inventorier…, a fait son petit bonhomme de chemin. Son champ sémantique s’est élargi sous la plume de plus d’un auteur, et même si les grands dictionnaires ne lui reconnaissent pas encore droit de cité, il gagne du terrain.

La langue parlée en fait un usage immodéré, et ce n’est pas faute de détracteurs. On s’est ligué contre identifier : Dagenais1, Colpron2 et, plus récemment, De Villers3 ont fait front commun dans la lutte contre l’anglicisme sémantique. Hanse4, lui, a pris le parti de l’ignorer.

Par ailleurs, Jacques Dubé5 nous met la puce à l’oreille dans son Lexique analogique; il nous propose une quarantaine d’équivalents pour identify, le dernier étant identifier, qu’il fait suivre d’un point d’interrogation en guise de mise en garde. Déjà, on sent que l’exclu tente de se tailler une petite place…

Mais qu’en est-il dans la pratique? Des occurrences d’identifier et de ses dérivés ont été glanées par Frèdelin Leroux fils, chroniqueur bien connu des lecteurs de L’Actualité terminologique :

(…) L’IDS identifie les technologies pour accélérer (…) le potentiel des progrès de l’Amérique6

(…) chaque composante a sa vocation propre répondant à un besoin identifié d’expression et d’échange7.

(…) l’identification dans le budget de 1984 du service public d’un crédit de 230 millions de francs alloué à la création7

Encore (…) est-il nécessaire d’identifier les obstacles à surmonter8.

(…) comparer les solutions possibles en identifiant les conséquences qu’elles pourraient avoir9

Le Bureau de la traduction ne répugne pas lui non plus à employer le mot. Par exemple, on peut lire dans un bulletin interne10 :

Le groupe a pour mandat d’identifier les données essentielles que l’on doit y inclure [dans la demande de traduction].

Aussitôt que nous aurons identifié les avantages que le Bureau pourrait en retirer [du nouveau système financier]…

Enfin, Andreï Makine, dans Le Testament français, s’en sert d’une façon qui, à l’analyse, sème peut-être le doute :

Nous scrutions les rangs des habits noirs pour déceler de potentiels trouble-fête. Le Président aurait dû les identifier, les expulser en les poussant du perron de l’Élysée! (p. 42)

Voilà donc « péché » commis de longue date! Et encore, pas nécessairement par des rédacteurs soumis quotidiennement à l’influence envahissante d’un anglais omniprésent. D’aucuns y verront un appauvrissement de la langue : disons simplement que la langue évolue comme elle l’a toujours fait, et que rien ne nous oblige, personnellement, à suivre le courant.

Cela dit, même si identifier semble vouloir entrer dans l’usage au sens étudié ici, le traducteur ou le rédacteur hésitant dispose d’un grand éventail d’équivalents possibles suivant le contexte :

La liste pourrait s’allonger encore. Les solutions de rechange abondent; il suffit de consulter le Lexique analogique ou la fiche de difficultés de traduction Repères-T/R  06111 pour s’en rendre compte. Mais ne perdons pas de vue qu’avant longtemps, identifier, dans l’acception qui nous intéresse, pourrait acquérir ses lettres de noblesse.

Références