(L'Actualité terminologique, volume 5, numéro 8, 1972, page 3)

Goulot, goulet et gueule sont trois mots de même origine étymologique (latin gula : gosier, bouche). Laissons de côté le mot gueule, qui est hors de notre propos, et arrêtons-nous aux doublets goulot et goulet.

Goulot n’a et n’a toujours eu qu’un sens, entériné par tous les dictionnaires : il s’agit du « col étroit d’un récipient » (Petit Robert). L’histoire du mot goulet est, cependant, plus compliquée. Son existence remonte, d’après le Petit Robert, à 1358. Il désignait alors le col d’une bouteille. En 1555, goulet prit le sens de « passage, couloir étroit dans les montagnes », tandis qu’en 1611, goulot faisait son apparition pour s’appliquer au sens original de goulet, soit le « col étroit d’une bouteille ». Plus tard, en 1743, goulet prit aussi l’acception d’« entrée étroite d’un port, d’une rade ».

Comment alors traduire le mot anglais bottleneck? S’il s’agit du col d’une bouteille, il n’y a pas de doute qu’il faut employer goulot. Mais le terme anglais s’emploie surtout au figuré. On peut alors distinguer deux sens principaux (d’après le Random House) :

  1. A narrow entrance or passageway.
  2. A place or stage in a process at which progress is impeded.

Le traducteur canadien rend souvent cette expression par goulot d’étranglement. Chose étrange, cette expression bien connue ici n’est attestée que récemment dans les dictionnaires et ce, dans un sens restreint et seulement dans les Larousse (le Robert n’en fait même pas mention). Elle figure sous le mot étranglement, comme il suit :

Goulet ou goulot d’étranglement, secteur de production dont l’insuffisance est une entrave pour l’ensemble du développement économique (Nouveau Petit Larousse, 1971).

On la retrouve également dans Les Mots dans le vent (Larousse, 1971) et dans le Dictionnaire des mots nouveaux, par Pierre Gilbert (Hachette-Tchou, 1971). L’expression serait donc nouvelle et n’aurait qu’une acception économique. Comment alors expliquer l’usage qu’on en fait au Canada, depuis bon nombre d’années quand même, pour parler, par exemple de la circulation routière?

On peut en outre se demander pourquoi a été créée l’expression goulot d’étranglement, qui semble pléonastique puisque étranglement suffit dans certains cas à rendre bottleneck (étranglement : état de ce qui est étranglé, brusquement rétréci en un point. Endroit très resserré. – Petit Robert). Autre question : pourquoi goulot et non pas goulet, forme qui figure également dans les trois ouvrages cités ci-dessus? L’assimilation de goulet à goulot s’explique sans doute par la parenté étroite des deux mots et l’emploi plus répandu de goulot, par notre méconnaissance de goulet.

Faut-il donc dire goulot ou goulet d’étranglement? Larousse, Les Mots dans le vent et le Dictionnaire des mots nouveaux donnent les deux formes. Certains autres ouvrages n’en donnent qu’une, le plus souvent goulot. Toutefois, si l’on consulte des ouvrages normatifs, tels que le Dictionnaire des difficultés de la langue française d’Adolphe V. Thomas (Larousse), le BODICO Dictionnaire du français sans faute (Bordas), on constate que les auteurs recommandent goulet d’étranglement de préférence à goulot. On lit également dans le numéro de mars 1972 de la revue Défense de la langue française la note suivante :

Certes goulet et goulot viennent l’un et l’autre du latin gula : gosier, mais goulot ne désigne que le col étroit d’un vase, d’une bouteille ou d’une carafe. Un goulet est un passage étroit en montagne ou l’entrée d’une rade, d’un port. On dit donc goulet d’étranglement (et non pas goulot).

En somme, le sens premier de goulet se prête davantage à l’emploi du mot au figuré puisque de passage étroit dans les montagnes ou d’entrée étroite dans un port, on peut facilement étendre le sens à tout passage étroit et, de là, à tout « passage difficile par encombrement ou resserrement » (définition de goulet d’étranglement dans le Grand Larousse encyclopédique).

Ces mises au point ayant été faites, il semblerait donc plus à-propos à l’avenir de parler de goulet d’étranglement.