Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité langagière, volume 2, numéro 1, 2005, page 15)

Les Américains arguent que le pays n’est pas prêt pour des élections
(Pierre Foglia, La Presse, 24.01.04).

Il n’est sans doute pas facile de faire un dictionnaire bilingue dont les deux parties correspondent parfaitement. Et ce n’est peut-être pas souhaitable, après tout. Ce qui ne m’empêche pas de pester chaque fois que je tombe sur une bizarrerie. Comme le cas d’arguer. (N’ayez crainte, je ne vais pas vous imposer un laïus sur sa prononciation, ou la nécessité de lui mettre un tréma.)

Il est étonnant que les dictionnaires ne traduisent jamais to argue par arguer. Invariablement, on nous propose affirmer, maintenir, prétendre ou soutenir : « she argues that war is always pointless – elle affirme/soutient que la guerre ne sert jamais à rien » (Larousse). Que ce soit le Harrap’s, le Hachette-Oxford ou le Robert-Collins, c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Les quatre mêmes verbes reviennent à tour de rôle.

Et il n’en va pas autrement du Meertens1, qui se contente d’ajouter à ce quatuor deux équivalents, faire valoir et avancer. Vous n’êtes guère plus avancé, si j’ose dire, mais, au moins, cela vous fait deux nouvelles cordes à votre arc.

Je ne sais pas si vous avez déjà eu la curiosité de faire une contre-vérification dans la partie français-anglais, mais je vous invite à le faire. Vous serez à la fois étonné et déçu, car aucun de ces verbes n’est traduit par to argue*. Et pendant que vous y êtes, donnez-vous donc la peine de vérifier les traductions d’arguer. Comme vous le verrez, arguer que n’aurait que le sens de « prétexter » : « il argue qu’on ne l’avait pas prévenu – his excuse is that he was not informed » (Harrap’s) ; « il argua qu’il n’avait rien entendu &nash; he protested that he had heard nothing » (Robert-Collins).

Et pourtant, il s’emploie dans un autre sens : Albert arguait doucement que le goût que j’avais pour la lecture méritait d’être encouragé (Gide). Parmi les rares dictionnaires à donner arguer que, le Grand Larousse de la langue française est le seul (sauf erreur) dont la citation ne sert pas à illustrer l’idée de prétexte ou d’excuse, comme le fait le Grand Robert, par exemple. On dirait que les bilingues se sont alignés sur le Robert.

J’ai retrouvé cette même démarche zigzagante chez la traductrice d’un ouvrage américain, The Disuniting of America2. Dès la première occurrence d’arguer, « un autre commentateur s’opposa à l’emploi du terme esclaves, arguant que ce mot dépersonnalisait l’oppression d’un peuple », je me suis évidemment précipité sur l’original… Pour y trouver « on the ground that ». À la deuxième occurrence, « on peut arguer que la science », pas plus de chance, il y avait « one argument for ». Et lorsqu’en feuilletant l’anglais je suis tomb&eacue; sur « to argue that », je me doutais qu’arguer que ne serait pas au rendez-vous : « il dit que », tout simplement. Ce sont certes de bonnes traductions, mais on ne peut s’empêcher de deviner une sorte de méfiance, voire une crainte de traduire l’un par l’autre.

Chez nous, arguer que s’emploie depuis assez longtemps. Et pourtant, aucun ouvrage québécois ne semble être au courant de l’usage que nous en faisons. D’ailleurs, il ne s’en trouve même pas pour le condamner!

Mon exemple le plus ancien remonte à 1937 : « Que si l’on argue que c’est contre la loi, je réponds qu’avant la loi il y a le droit de la nature »3 (discours du cardinal Rodrigue Villeneuve). Mais c’est surtout depuis quinze-vingt ans que nous en faisons un usage quasi immodéré.

Les universitaires l’emploient : Louis Balthazar4, professeur de science politique, et Gilles Bourque et Jules Duchastel, professeurs de sociologie : « On peut arguer qu’il est inconséquent de faire sécession »5. Je l’ai rencontré deux fois sous la plume d’un bon romancier, d’origine haïtienne : « Il arguait que les Grecs méprisaient la mémoire écrite »6.

Pour ce qui est des journalistes, j’ai l’impression qu’il serait plus rapide d’énumérer ceux qui ne l’emploient pas que les autres. Mentionnons tout de même Chantal Hébert, Caroline Montpetit, Serge Truffaut et Michel Venne du Devoir, sans oublier le directeur du journal, Bernard Descôteaux ; Pierre Foglia, Lysiane Gagnon et Nathalie Petrowski de la Presse; Pierre Bourgault du Journal de Montréal, et j’en passe. Mais pour faire bonne mesure, citons un historien :

Les Patriotes exigent la démission de Montelet comme député, arguant que la nomination d’un si jeune homme […]7.

D’ailleurs, nous ne sommes pas seuls à employer arguer que sans idée de prétexte ou d’excuse. Les exemples « hexagonaux » sont à peu près aussi nombreux. Un professeur de Paris-VII-Denis-Diderot écrit : « Certains peuvent arguer que l’essence n’a pas augmenté »8. Un journaliste, spécialiste de la Yougoslavie : « Les adversaires de la guerre arguent que cet exode est la conséquence des bombardements »9. Un docteur en droit : « Les responsables québécois considèrent qu’actifs et passifs doivent être calculés sur des bases différentes, arguant que&helip; »10. Deux journalistes du Monde diplomatique : « Plusieurs juristes ont envoyé un dossier au tribunal pénal international arguant que les dirigeants de l’OTAN avaient perpétré des violations sérieuses du droit international »11.

Les traductrices semblent avoir un faible pour arguer que. Outre celle déjà citée, deux autres l’emploient, dans deux romans du même auteur : « l’avocat de Hardiman avait argué que son client souffrait depuis l’enfance d’une déficience nerveuse »12. L’autre citation est trop longue pour être reprise ici13, mais le tour y est employé dans le même sens.

Je saute quelques exemples de L’Express et de l’Agence France-Presse, pour terminer avec deux auteurs. Un romancier d’origine camerounaise : « Il pouvait d’ailleurs arguer que Zam se plantait complètement quand il se figurait que la chose avait un effet sur le public »14. Et un romancier-traducteur-éditeur, François Maspero : « On peut arguer qu’aucun régime n’aurait réussi, face à la persistance du blocus américain, à éviter un basculement dans le chaos »15.

Je pourrais donner un tout dernier exemple, qui date de plus de deux siècles, mais on m’objectera qu’il s’agit d’arguer de. Je vous laisse juger :

On ne peut arguer de là que l’identité de la régence et de la royauté force à rendre celle-là héréditaire comme celle-ci16.

Si l’on supprime « de là », ce qui ne change rien au sens, on obtient arguer que… C’est le sens du dictionnaire de l’Académie : « arguer que, avancer comme argument ».

Enfin, on trouve dans le Trésor de la langue française un exemple qui date de 1962. Il pourrait s’agir d’une traduction, mais je ne suis pas parvenu à identifier l’auteur, un certain Goldschmidt (L’Aventure atomique) :

Churchill s’efforça de faire revenir le gouvernement américain sur sa décision, en arguant que la collaboration devait exister dans la recherche atomique.

J’allais oublier de signaler qu’on voit aussi, et de plus en plus, arguer employé « en incise ou présentant le discours direct » (dixit le Trésor). Aussi bien chez nous qu’en France. Le Trésor en donne un exemple de 1933, tiré de La jument verte de Marcel Aymé : « Zèphe est trop rusé pour perdre d’un coup le bénéfice de la lettre, arguait le vétérinaire ».

Et voici un exemple d’emploi en incise :

« Cette propension au mensonge, argue-t-il, se retrouve dans les errances extraconjugales »
(Laurent Zecchini, Le Monde, 18.08.98).

Nous faisons de même :

« Il faudrait que le Canada puisse y répondre, arguait le Winnipeg Free Press »
(Jean Dion, Le Devoir, 16.11.02);
«  L’histoire, argue-t-il, doit aussi… »
(Antoine Robitaille, Le Devoir, 31.08.98).

En attendant que les lexicographes s’avisent de cette évolution, je me demande si vous n’accepteriez pas de faire votre part (expression toujours inconnue des dictionnaires). Si vous êtes nombreux à « arguer que », il en restera peut-être quelque chose.

Retour à la remarque 1* Une exception, le Hachette-Oxford rend faire valoir par to argue.

NOTES