Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité langagière, volume 4, numéro 3, 2007, page 22)

Les bacheliers ne sont pas familiers avec l’école.
(Gérard Filion, Fais ce que peux, Boréal, 1989)

C’est une sorte de malédiction pour une locution de ressembler d’un peu trop près à son pendant anglais; elle risque tôt ou tard de se voir stigmatiser comme calque. C’est le cas d’« être familier avec ». Il est vrai que si on connaît un peu l’anglais, ce tour fait automatiquement penser à to be familiar with. Et pourtant, c’est un usage qui est vraisemblablement tout à fait français. En tout cas, il est pas mal plus vieux que vous et moi.

Littré, Clifton et Grimaux1, Hatzfeld et Darmesteter2 ainsi que le Grand Robert enregistrent tous cet usage, et donnent aussi le même exemple : « il est familier avec les auteurs grecs ». C’est une citation de Diderot, que je ne suis pas parvenu à dater précisément, mais on peut présumer qu’il s’agit d’un article de L’Encyclopédie, parue entre 1751 et 1765. La tournure aurait donc quelque 250 ans…

Comment expliquer alors qu’il se trouve chez nous des auteurs pour la condamner? Gilles Colpron3, par exemple, relève ce « calque » dès la première édition de son répertoire en 1970. À peu près à la même époque, le Comité de linguistique de Radio-Canada fera paraître une fiche, qui reprend l’exemple de Diderot et apporte cette précision : « être familier avec se dit des personnes, non des choses ». Cette nuance n’est malheureusement pas retenue par ceux qui condamnent l’expression. Dans la troisième édition de son dictionnaire, Marie-Éva de Villers4 se contente de signaler qu’«nbsp;être familier avec un logiciel » est fautif. Bertrand5, Meney6 et Chouinard7donnent tous des exemples qui vont dans le même sens. Bref, aucun ne mentionne qu’on peut être familier avec un auteur, au sens de bien connaître son œuvre.

Est-ce un oubli de leur part? Ou craignaient-ils de légitimer l’emploi douteux en admettant l’autre? Il faut dire que les dictionnaires qu’on consulte quotidiennement (petits Robert et Larousse, les bilingues) ne sont pas d’une grande utilité, puisqu’ils ignorent « être familier avec », aussi bien dans le cas des personnes que des choses. Reste que c’est le métier d’un chroniqueur linguistique de bien éplucher les dictionnaires. Comment ont-ils fait leur compte pour passer à côté d’« être familier avec quelque chose », alors que la locution se trouve dans plusieurs ouvrages?

Le premier à admettre cet usage est probablement le Harrap’s anglais-français, dans l’édition de 1967 : « to be familiar with sth. = être familier avec qch.; bien connaître qch. ». La partie français-anglais par contre l’ignore. Mais elle se rattrapera avec l’édition de 1972 : « être familier avec les problèmes d’après-guerre = to be conversant with post-war problems » (inutile de chercher à conversant). Chose curieuse, à partir de cette date, l’expression disparaît pour de bon, des deux parties. (Les rédacteurs auraient-ils découvert la fiche de Radio-Canada)

Deuxième ouvrage à enregistrer cette tournure, le Grand Larousse de la langue française (1973) donne un exemple d’un bon auteur : « Ces textes m’ont rendu familier avec le style de la profession ». Cette citation de Jules Romains, qui vient peut-être des Hommes de bonne volonté, daterait des années 30-40. Vient ensuite le Grand Robert, presque par accident, si je puis dire. Dans l’édition de 1974, on ne mentionne pas expressément « être familier avec », mais parmi des exemples classiques du genre « ces notions lui sont familières », il y a celui-ci : « de vastes combinaisons maritimes avec lesquelles Napoléon n’était pas familier »8.

De son côté, le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (1983) indique qu’on peut dire aussi bien « familier avec » ou « familier de » quelque chose. Idem pour Joseph Hanse9, qui ne signale même pas que le tour serait critiqué : « Ces procédés ne lui sont pas familiers. Il n’est pas familier avec ces procédés. » Enfin, la dernière édition du Grand Robert (2001) confirme que les deux tours s’emploient : « Mod. (construit avec de ou avec). Qui a l’habitude (de qch.) ».

Comme on pouvait s’y attendre, c’est le Trésor de la langue française qui nous fournit le plus grand nombre d’exemples, une bonne vingtaine. On y trouve notamment Auguste Comte : « chacun sera devenu familier avec le chant » (Catéchisme positiviste, 1852); Jules Verne : « familier avec le bruit d’une porte » (Les cinq cents millions de la Bégum, 1879); un théoricien politique, Georges Sorel : « familier avec des règles de droit » (Réflexions sur la violence, 1908); Proust, dont l’exemple se rapproche de celui de Diderot : « familière avec les travaux de Darwin » (Guermantes, 1921); Georges Simenon : « être familier avec la maison » (Les vacances de Maigret, 1948).

Je n’ai pas réussi à trouver par moi-même un aussi grand nombre d’exemples prestigieux, mais il y en a au moins trois qui méritent d’être signalés. Mon plus ancien est de Tocqueville : « les gens qui étaient depuis longtemps familiers avec ses rêveries »10. Un siècle plus tard, un futur académicien l’emploie : « le public n’est pas familier avec la dialectique »11 (c’est presque une lapalissade). Et une traduction du japonais : « le plus âgé de nos journalistes qui était familier avec la configuration du pays »12.

Après le Harrap’s, le Larousse de la langue française, le GDEL, le Grand Robert et le Hanse, la belle brochette d’exemples du Trésor, et les miens, je comprends mal comment on pourrait persister à y voir une faute. On peut ne pas aimer ce tour et tout faire pour l’éviter (ce qui n’est pas très sorcier d’ailleurs, car ce ne sont pas les équivalents qui manquent : être familier de, chose qui vous est familière, être familiarisé avec, bien connaître, y être habitué, s’y connaître, une chose qui n’a pas de secret pour vous). On peut même le décrier sur son blogue, mais a-t-on le droit d’écrire dans un ouvrage sérieux, qui constitue une sorte de référence, que ’est un calque, c’est-à-dire une faute à éviter? Pareille affirmation revient à dire que tous ceux que j’ai cités ne connaissent pas leur langue. Seuls les linguistes et grammairiens pourraient prétendre à cet honneur? Mais alors, que penser de Joseph Hanse? Serait-il un électron libre qui s’est laissé séduire un peu vite par un usage qui n’est pas encore le « bon »?

Au bout du compte, ce problème me fait un peu penser à « être d’accord avec quelque chose ». On a déjà condamné cet usage. La Commission du langage de l’ORTF, par exemple, vers le milieu des années 60, signalait qu’il ne fallait pas dire « être d’accord avec une décision », mais « être d’accord avec une personne sur une décision ». Et pourtant, un quart de siècle plus tôt, le fameux Lancelot n’hésitait pas à écrire : « Je suis désolé de ne pouvoir me dire d’accord avec le Dictionnaire de l’Académie »13. Être d’accord avec un ouvrage, est-ce très différent d’être d’accord avec une décisin?

Un collègue, Jacques Desrosiers14, a consacré un article à ce problème il y a quelques années. À part deux dictionnaires bilingues, cet usage était inconnu des lexicographes. J’en ai trouvé deux exemples qui semblent avoir échappé à l’œil de lynx de l’auteur. Un exemple indirect dans le Trésor, à « ficher » : « Je vous/t’en ficherai(!). [S’emploie, accompagné de la reprise des paroles de l’interlocuteur, pour montrer qu’on n’est pas d’accord avec ses propos] » et celui-ci, d’un ouvrage peu connu : « I agree entirely with your plans = Je suis entièrement d’accord avec vos projets »15. Autrement dit, la situation est demeurée inchangée. Mais on dirait que plus personne ne condamne cet usage.

Pour revenir à notre locution, elle a beau être condamnée, une demi-douzaine de dictionnaires l’admettent, et de nombreux auteurs l’emploient. Alors, je ne vois pas ce qui pourrait vous faire hésiter à affirmer, sans honte, que vous n’êtes pas familier avec le fonctionnement de votre magnétoscope. C’est aussi mon cas.

NOTES