Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité langagière, volume 6, numéro 1, 2009, page 13)

Son histoire en est une d’audace, de bravoure, de ténacité et de tendresse. (Jean O’Neil, Géographie d’amours1)

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Irène de Buisseret n’aimait pas la tournure « en est un de », cet imposteur dans la maison, comme elle l’appelle. Ne mâchant pas ses mots, elle l’accuse d’être « un Américain mâtiné de Britannique qui a mis un masque à la française pour cacher sa physionomie anglo-saxonne2 »… J’ai longtemps cru qu’elle avait été la première à attacher le grelot à cet anglicisme, mais trois ans auparavant un terminologue proposait une traduction de « one of » qui indique assez clairement qu’il avait lui aussi démasqué l’imposteur : « L’atmosphère du yoga est de calmeet de paix3 ».

Deux ans après Irène de Buisseret, un lexique de l’Assemblée nationale du Québec parle de barbarisme4. Cinq ans plus tard, la grammairienne de l’Université de Montréal, Madeleine Sauvé5, lui consacre un article assez exhaustif. Quant à notre bible des anglicismes, ce n’est qu’avec la troisième édition (1994) que les auteurs du Colpron s’aviseront de condamner ce tour. Lionel Meney6 le relève lui aussi, et en donne six exemples. Deux sites le dénoncent comme calque, les « Clefs du français pratique » de TERMIUM® et le «&nbs;Français au micro » de Radio-Canada (dont l’auteur est Guy Bertrand).

Les exemples de Madeleine Sauvé datent de la deuxième moitié des années 70. Nous l’employons évidemment depuis plus longtemps, mais je n’en ai trouvé que trois qui remontent au-delà; un premier, de 1935 : « La motion n’en était pas une de défiance7 », un autre des années 50 : « Notre héritage en est un de misère8 », et un dernier, de 1962 : « Mon impression en est une de surface seulement9 ».

La tournure est tellement fréquente (au-delà de 100 000 occurrences sur Internet), qu’on ne s’étonne pas de la rencontrer chez à peu près tous nos journalistes (Le Droit, Le Devoir, La Presse ou L’Actualité). Mais on la voit aussi sous la plume de gens soucieux de bien écrire, comme Guy Frégault, historien et membre fondateur de l’Académie canadienne-française : « Le quartier en était un d’ouvriers et de petits bourgeois10 »; ou Pierre Vadeboncoeur : « Leur activité en était une de pur relais11 »; ou encore, Jean-Marc Léger : « La question n&rquo;en est pas une de générosité ni de maturité12 ». On la trouve même chez des spécialistes de la langue, comme Robert Dubuc (qu’on ne saurait qualifier de laxiste) : « La situation dans ces médias en est une de bilinguisme marqué13 », ou Philippe Barbaud : « Une attitude éclairée qui doit en être une de réalisme et de respect14 ». Vous me direz que même nos linguistes ne sont pas à l’abri des fautes… Il est vrai qu’ils baignent dans le même milieu « anglifiant » que nous.

Mme de Buisseret se retournerait-elle dans sa tombe si elle savait que d’anciens compatriotes affectionnent cette façon de dire? Un ingénieur, qui était chez nous depuis à peine dix ans : « Le futur barrage de Manic 3 en sera un de terre15 »; un auteur d’origine irakienne : « [la mission] en est une de taille16 ». Après plus de vingt ans de « québécisation », celui-ci est peut-être plus excusable, car nous avions eu amplement le temps de le contaminer. Tout comme ces deux journalistes français, qui sont des nôtres depuis longtemps; feu Michel Vastel : « cette semaine de la mi-janvier en fut ne de hauts et de bas » (Le Droit, 3.3.01), et Pierre Foglia, qui l’aime bien : « La foule du vélo en est une de badauds » (La Presse, 5.7.06).

Hélas, nous ne nous contentons pas de contaminer les Français qui viennent s’établir chez nous, semble-t-il, mais nous nous permettrions même de citer de travers de purs Hexagonaux… Il y a vingt ans déjà, Nathalie Petrowski mettait ces mots dans la bouche de Renaud : « Le sentiment général en est un de flop » (Le Devoir, 21.1.89). Plus récemment, Antoine Robitaille en faisait autant avec deux auteurs, un historien et philosophe, Marcel Gauchet : « La présente crise en est une de décomposition et non d’organisation totalitaire » (Le Devoir, 1.6.02), et un anthropologue et sociologue, David Le Breton : « Notre société en est une d’anonymat » (Le Devoir, 6.7.02). On peut se demander si c’est bien ce qu’ils ont dit, ou si ce ne serait pas plutôt le journaliste qu aurait refait la phrase après coup. Mais on peut difficilement soupçonner la rédaction d’un journal de se permettre de récrire le texte d’un collaborateur : « Le contexte européen, qui en est essentiellement un de pluralité culturelle » (Sébastien Socqué, professeur à l’Université de Paris IV Sorbonne, Le Devoir, 2.3.06).

Il faut se rendre à l’évidence, les Français l’emploient. En voici d’autres exemples : l’ancien directeur de la prestigieuse collection « Série noire », Robert Soulat : « Pierre Dulude a cependant tenu à préciser que l’ordre qu’il a établi n’en est pas un de préférence » (Il faut lire, 15.3.82, p. 16). Un auteur qui se passe de présentation, Jean Giraudoux17 : « Il peut en être un d’exceptionnel intérêt ». Mon dernier exemple, d’un académicien18, est une légère variante : « Cette impression drsquo;absence, comment ne se serait-elle pas transformée chez ces esprits primitifs en une de possibilité dangereuse et menaçante? ». Ce tour, tout aussi curieux à première vue, serait-il plus acceptable que le nôtre?

Mais pour ceux qui seraient encore allergiques à cette tournure, amusons-nous à récrire en « québécois » quelques phrases bien françaises, question de voir comment éviter ce tour critiqué. Une première : « Ma nuit en fut une d’insomnie et de rêves délicieux ». En réalité, Théodore de Banville19 a écrit : « Ma nuit fut une nuit d’insomnie… ». Une deuxième : « Notre lutte n’en est pas une d’idées »; c’est Sartre20 qui écrit : « Notre lutte n’est pas d’idées; c’est une lutte… &rquo;. Une troisième : « La réunion devait en être une d’information ». Jean Guéhenno21 avait écrit : « La réunion devait être d’information ». (Je ne sais pas pour vous, mais ce raccourci me surprend toujours un peu, on dirait qu’il manque quelque chose.) Une dernière : « Le problème essentiel en est un de distribution ». Saint-Exupéry22 a plutôt écrit : « est celui de la distribution ».

J’ai tenté ci-dessus de reprendre les façons proposées pour éviter ce tour. Dans l’exemple de de Banville, on répète le nom. Dans celui de Sartre et de Guéhenno, on supprime tout simplement la tournure « fautive ». Et dans le cas de Saint-Exupéry, on a recours au pronom démonstratif. Mais on pourrait aussi étoffer, comme ici (exemple qui rappelle celui de Vadeboncoeur) : « Le geste pourrait être de pur conformisme académique » (Michel Delon, Le Monde, 4.3.88). On pourrait difficilement dire « pourrait être de conformisme », il me semble. Et encore moins : « La loi sur la presse est de formalisme ». De fait, Philippe Boucher a écrit : « est toute de formalisme » (Le Monde, 20.12.86). N’auriez-vous pas été tentés d’écrire« en est un(e) de »?

À la toute fin de son article, Madeleine Sauvé donne un truc pour se convaincre du « caractère insolite de la structure en est un ». Il suffit de mettre la phrase au pluriel. Mais alors que faire de l’exemple suivant : « La dévotion, qui, dans certaines âmes, est une marque de force, dans d’autres en est une de foiblesse »? Il n’est pas question d’écrire « en sont des de faiblesse »… Et pourtant, cette phrase, de structure insolite, n’est pas québécoise… Vous l’aurez deviné par le mot « foiblesse »…. Elle est de Montesquieu23.

Certes, Madeleine Sauvé a raison d’écrire que la suppression de la tournure « en est un » donne plus de concision à la phrase et ajoute à la justesse de l’expression. Mais comme les Français se sont mis à l’employer, ne comptez pas sur moi pour la condamner.

Notes