André Racicot
(L'Actualité langagière, volume 6, numéro 3, 2009, page 41)

Les règles d’écriture des noms de places publiques et de monuments étrangers restent les mêmes, que ces noms soient traduits en français ou non. Les règles sont simples, elles suivent celles des toponymes : l’élément générique prend la minuscule initiale, tandis que l’élément spécifique commence par une majuscule. Par exemple : la place de la Concorde. Il s’agit d’une place dont le nom est Concorde. Le même modèle s’applique à tour Eiffel, statue de la Liberté et mur des Lamentations.

La majuscule a-t-elle sa place?

Ces graphies ne sont pas sans étonner, surtout quand on les compare à l’anglais qui attribue des majuscules initiales à tous les mots, dans des exemples semblables : Eiffel Tower, Statue of Liberty et Wailing Wall.

Comme nous venons de le voir, les noms de monuments étrangers peuvent se traduire, du moins les plus connus. La règle énoncée plus haut s’applique, peu importe l’usage de la langue de départ. Pensons à la colonne de la Victoire à Berlin, à la place Rouge à Moscou, à la Grande Mosquée de Cordoue. Dans ce dernier cas, le fait que l’adjectif soit antéposé lui confère la majuscule initiale, car il s’agit de l’élément déterminatif qui précède le générique Mosquée. En effet, il s’agit d’une mosquée appelée Grande. Mais comme l’élément déterminatif est en début d’expression, il reçoit la majuscule, à l’instar du générique qui suit. Parmi les cas semblables, pensons à la Grande Muraile de Chine, à la Grand-Place de Bruxelles.

Il ne faut pas oublier que les noms étrangers ne se traduisent pas tous et que, parmi ceux déclinés en français, on compte bien sûr quelques exceptions sur le plan de la graphie.

Un cas particulièrement intéressant est celui de la Tour de Londres. Le mot tour prend la majuscule, mais cette fois-ci, il n’y a pas d’adjectif antéposé. Nous avons vu plus haut que tour Eiffel suivait les règles habituelles d’écriture. Alors pourquoi écrit-on Tour de Londres avec une majuscule? Il serait trop facile de dire qu’il s’agit d’une simple exception et de passer à autre chose.

Je me permets d’avancer une explication : la tour en question n’est pas véritablement une tour, mais plutôt un bâtiment rectangulaire qui fut à l’origine un château royal, celui de Guillaume le Conquérant, et ensuite une prison. C’est d’ailleurs dans la cour de la Tour que deux reines britanniques, Anne Boleyn et Catherine Howard, virent leur capillarité écourtée, tout comme leur vie d’ailleurs. Nous avons donc une tour qui n’en est pas une. Voilà qui pourrait expliquer la majuscule initiale, à moins qu’il ne s’agisse de l’usage, tout simplement. Soit dit en passant, Londres possède une véritable tour signalant le début du grand incendie de 1666 qui a ravagé la capitale britannique. On l’appelle… le Monument.

Et l’article?

À côté de la Tour s’élance le majestueux Tower Bridge, avec ses deux… tours victoriennes. Non loin de la City, le quartier des affaires de la capitale britannique. Voilà quelques appellations ne se traduisant pas, mais qui exigent l’article défini en français. Est-ce toujours le cas? Justement non. En effet, les touristes affluent à Piccadilly Circus, vont nourrir les pigeons à Trafalgar Square et font une promenade à Hyde Park, après leurs emplettes dans Oxford Street.

On chercherait en vain une quelconque règle gouvernant l’utilisation de l’article défini pour les noms de places publiques et de monuments étrangers. L’usage louvoie allègrement entre l’emploi de l’article et la suppression de celui-ci et, bien entendu, les ouvrages de langue sont muets comme des carpes quand il s’agit de préciser l’emploi de l’article. Encore une fois, le langagier doit parcourir l’article du dictionnaire afin de débusquer un éventuel article au détour d’une phrase.

La métropole américaine est un brillant exemple des louvoiements de l’usage. On ira au zoo du Bronx, on arpentera le Queens, mais on prendra le traversier pour Staten Island, après avoir visité Brooklyn (pas d’article). Les touristes se promèneront dans Wall Street et admireront l’Empire State Building. Encore une fois, joyeuse alternance entre l’emploi et la suppression de l’article…

Faut-il traduire?

Dans les textes français, les noms des voies de communication sont rarement traduits et généralement repris comme tels, avec les majuscules originales. Quelques exemples : Via Nazionale à Rome, Plaza de Mayo à Buenos Aires, Unter den Linden à Berlin, Pennsylvania Avenue à Washington. New York comporte toutefois une exception fort intéressante sur le plan de la toponymie. Comment expliquer la Cinquième Avenue (traduit) qui longe Central Park (non traduit)? On parle aussi à New York des joaillers installés dans la 47e Rue. Autre traduction.

Force est de constater que la Grosse Pomme constitue une exception sur ce plan, et ce, pour plusieurs raisons. New York est une ville prestigieuse dont on parle abondamment, ce qui explique peut-être la traduction du nom de ses rues et avenues, d’autant plus que cette traduction ne présentait aucune difficulté. Ce qui, soit dit en passant, nous amène de très jolies appellations, comme Avenue of the Americas, rendue par l’avenue des Amériques ou Sixième Avenue. Malheureusement, on ne peut reporter cette pratique à d’autres villes, dont Washington, où il serait fort agréable, et élégant, de parler de l’avenue de la Pennsylvanie, qui passe devant la Maison-Blanche. Et que diriez-vous du boulevard du Crépuscule, à Los Angeles?

Et les divergences…

Encore une fois la tyrannie de l’usage dicte sa conduite au langagier. Comme je l’ai mentionné, les ouvrages de difficultés de la langue sont muets quant à l’utilisation ou non de l’article pour les noms étrangers. Comble de malheur, ils ne s’entendent pas toujours sur certaines appellations. Par exemple, la Piazza del Popolo reste en italien à l’article sur Rome du Larousse, alors qu’elle est traduite dans le Robert : place du Peuple. Les deux grands dictionnaires n’ont d’ailleurs pas toujours la même optique quant à l’utilisation de la majuscule : la roche Tarpéienne dans le Larousse et la Roche Tarpéienne dans le Robert… De quoi se jeter dans le vide.

À ce sujet, le cas le plus étonnant demeure l’Arc de Triomphe dans le Larousse et l’Arc de triomphe dans le Robert.

Il faut dire que les graphies peuvent évoluer au fil des éditions, ce qui souligne l’absolue nécessité d’avoir des dictionnaires récents. Toutefois, Larousse et Robert divergent encore assez souvent, parfois même dans leurs propres pages, ce qui démontre que les usages sur l’utilisation de la majuscule ne sont pas aussi établis qu’on le voudrait, dans certains cas, et qu’il importe de consulter plusieurs sources, surtout lorsque le doute (salutaire, dit-on) s’insinue en nous.