André Racicot
(L'Actualité langagière, volume 8, numéro 3, 2011, page 26)

Qu’est-ce qu’un Italo-Canadien? La question est simple; la réponse, beaucoup moins qu’on le pense. Spontanément, on répondrait ceci : un Italien qui a immigré au Canada. Mais qu’en est-il d’un Canado-Italien? Est-ce que le terme est synonyme d’Italo-Canadien ou est-ce qu’il désigne un Canadien ayant émigré en Italie? Le doute s’installe.

À bien y penser, on parle rarement des Canadiens qui émigrent en Italie et le terme Canado-Italien est plutôt rare. Il passerait probablement pour une variante d’Italo-Canadien.

Essayons autre chose. Les Franco-Canadiens seraient-ils des Français ayant immigré au Canada ou tout simplement des Canadiens français? Les deux sont possibles mais, en réalité, on désigne généralement ainsi les francophones du Canada.

Inversons maintenant l’expression : Canado-Français. S’agit-il de Canadiens ayant émigré en France ou bien des francophones du Canada? On sent que ça ne colle plus.

Pourtant, on serait porté à croire que l’adjectif ethnique vient en premier dans un gentilé composé, suivi de la nationalité. Apparemment, ce ne serait pas toujours le cas dans la pratique. Rappelons-nous le conflit en Bosnie-Herzégovine, il y a une quinzaine d’années. Les Serbes de Bosnie étaient appelés Bosno-Serbes, expression quelque peu déroutante qui aurait pu désigner les Bosniaques habitant la Serbie. Manifestement, l’expression était un calque de l’anglais Bosnian Serbs et allait à l’encontre d’un certain usage qui place l’adjectif ethnique en premier.

Un rapide sondage dans la presse française permet de constater que les termes Serbo-Bosniaque et Bosno-Serbe caracolent allègrement dans les pages des quotidiens et magazines, avec la même signification.

Candide comme je suis, j’étais convaincu que les grands ouvrages de difficultés de la langue et les grammaires trancheraient la question en indiquant une règle ou, à tout le moins, un usage quelconque. Vous – habitués de cette chronique – ne serez pas surpris d’apprendre que ces ouvrages ne disent pas un seul mot sur la question. Donc, jusqu’à nouvel ordre, un Italo-Canadien et un Canado-Italien, c’est la même chose.

Heureusement, la formation de gentilés composés ne pose pas vraiment de problème, car il est facile de trouver les préfixes correspondant à chaque ethnie ou nationalité, notamment sur le Web. En voici quelques-uns : Équato- pour Équateur; Finno- ou Finlando- pour Finlande; Honduro- pour Honduras; Mongolo- pour Mongolie; Philippino- pour Philippines; Yéméno- pour Yémen.

Mais que serait l’usage sans les exceptions? La langue japonaise nous a donné le mot nippon, dont la racine sert de préfixe : les Nippo-Américains. Dans la même veine, le préfixe pour chinois est Sino-. Pensons au conflit sino-soviétique. Et au sinologue, un spécialiste de la Chine.

Le Myanmar doit son nom à l’impopulaire junte militaire actuellement au pouvoir et qui a changé le nom traditionnel du pays, la Birmanie. Le préfixe pour cette dernière est Birmano- et c’est celui qu’on applique encore de nos jours, en faisant fi de Myanmar.

L’Europe recèle aussi bon nombre de préfixes irréguliers. Pensons aux magyarophones, qui parlent le hongrois. L’appellation vient du nom des Hongrois dans leur langue. On voit cependant le préfixe Hungaro-.

Le cas des hispanophones ne prête à aucune confusion, tant il est connu. Le préfixe Hispano- vient du latin hispanus, qui signifie espagnol, comme on l’aura deviné.

Mais le latin nous joue parfois de vilains tours en rendant certains suffixes quelque peu obscurs. Pensons au préfixe Portugo- qui, évidemment, est lié au Portugal. Évident? Pas tant que cela finalement, parce que le véritable préfixe est Luso-. Surprenant, n’est-ce pas? Il suffit de savoir que la région de Lusitanie correspondait au Portugal actuel… à l’époque de l’Empire romain. Par conséquent, il ne peut y avoir de portugophones, mais seulement des lusophones. Qu’on se le tienne pour dit!

Par ailleurs, on sent l’influence du portugais dans le préfixe Cap-verdo-, associé au Cap-Vert, cet État insulaire de l’Afrique, comme le définit le Petit Larousse.

En terminant, soulignons que les toponymes peuvent également être composés, comme c’est le cas de la Bosnie-Herzégovine. Dans ce cas-ci, personne ne s’interroge sur le genre grammatical, puisque les deux toponymes sont féminins. Mais qu’arrive-t-il si les membres de l’expression ont des genres différents?

Prenons deux exemples opposés : le Frioul et la Vénétie julienne, en Italie, donnent le Frioul-Vénétie-Julienne; la Rhénanie et le Palatinat, en Allemagne, donnent la Rhénanie-Palatinat. On constate que le genre du premier toponyme est reporté sur celui de l’expression complète. Là encore, les ouvrages de langue sont muets sur la question, mais tous les toponymes composés recensés dans les dictionnaires courants suivent cet usage. Et, pour une fois, il ne semble pas y avoir d’exception…