André Guyon
(L'Actualité langagière, volume 6, numéro 1, 2009, page 36)

Récemment, un article d’une revue grand public traitait des logiciels gratuits dont le code source est public. Ils sont mieux connus sous le nom anglais de Open Source, tandis que l’expression la plus couramment utilisée en français est « logiciel libre1 ». Selon l’auteur, si les administrations publiques décidaient d’utiliser ces logiciels plutôt que les suites de bureautique coûteuses de grandes sociétés, non seulement on épargnerait une fortune, mais on créerait de l’emploi chez nous.

Il y a lieu de se demander si c’est vrai, et si les langagiers aussi pourraient profiter de la manne.

En fait, les langagiers pourraient en profiter dans une certaine mesure…

Assurément, les administrations publiques épargneraient les frais d’achat de suites de bureautique, mais elles devraient ensuite former les gens aux nouveaux logiciels… et voir ce qu’elles feraient des anciens documents si jamais elles devaient les modifier.

Puisqu’un logiciel libre est disponible avec son code source (on voit toute la mécanique et on peut la modifier si on est un mécanicien du logiciel — un programmeur), il est très facile d’embaucher un programmeur pour modifier le logiciel de façon à ce qu’il réponde précisément au besoin, et ce, sans devoir réinventer la roue. Dans certains cas, le logiciel modifié doit aussi devenir public, et le nouveau code source doit être publié.

Prenons un cas particulier qui nous intéresse : OpenOffice. La dernière version de OpenOffice est, en principe, compatible avec un très grand nombre de formats de fichiers, dont ceux de la suite Office de Microsoft. Son interface utilisateur est très semblable à celle des anciennes versions (1997 à 2003) de la suite Office de Microsoft.

Paradoxalement, Microsoft a modifié énormément son interface, au point où des gens qui se considéraient comme des utilisateurs experts y perdent leur latin. Bref, vous devez savoir que le passage à la suite Office 2007 de Microsoft nécessitera une période de transition nettement plus longue que le passage de la version 2000 à la version 2002 ou 2003.

Il est intéressant de constater que les deux produits (MS-Office et OpenOffice) stockent les données en XML, leurs formats étant conformes aux normes publiques OOXML et ODF respectivement. On peut présumer que les convertisseurs feront un bon travail, surtout si on sait que certaines administrations publiques européennes ont exigé que les logiciels qu’ils utilisent permettent une sauvegarde en format ODF.

Cette mesure permet aux clients de ne plus voir leurs données emprisonnées dans une cellule logicielle dont un seul fournisseur a la clé. Cette fois, ce ne sont pas seulement les langagiers, mais bien toutes les grandes organisations qui possèdent des masses de documents, qui veulent l’abolition des entraves que constituent les formats exclusifs à un fournisseur. Il faut le constater, les documents sont devenus le principal actif des sociétés à l’ère où le commerce est fondé sur l’information.

Pour une société (civile ou commerciale), laisser des documents à la merci de la bonne volonté d’un seul fournisseur revient à se mettre à la merci des fournisseurs. De plus en plus d’organismes jugent que c’est dangereux.

Du côté pratico-pratique, cela signifie que les formats de fichiers ouverts deviendront la norme. À chacun de choisir ensuite le produit commercial (ou libre) qu’il préfère, en fonction des avantages et des inconvénients des logiciels.

Je ne serais vraiment pas enclin à investir dans les actions d’un fournisseur de logiciels de bureautique qui ne permettra pas bientôt la lecture et l’écriture de fichiers en format ODF (le format libre exigé par de nombreux organismes publics).

Quand on passe à des documents fondés sur XML dont les spécifications sont claires, la conversion vers un autre format fondé sur XML a plus de chances d’être parfaite. On peut alors s’approcher de l’interopérabilité2 entre les logiciels, à ne pas confondre avec l’intégration.

ODF est devenue une norme ISO, et pour bien illustrer à quel point les gros joueurs ont pris la menace au sérieux, Microsoft a riposté en créant sa propre norme publique (OOXML) et a développé un convertisseur gratuit en logiciel libre. La conversion entre ODF et OOXML est passablement fiable, contrairement à ce qui se passait avec les fichiers dont le format était exclusif à une compagnie (les soi-disant fichiers binaires).

La norme produite par Microsoft, après avoir été rejetée par l’ISO dans un premier temps, est aussi devenue une norme ISO [http://www.iso.org/iso/fr/pressrelease.htm?refid=Ref1123] il y a un an (avril 2008).

En principe, l’ISO n’accepte pas deux normes qui répondent exactement au même besoin, ce qui démontre que Microsoft a encore beaucoup de poids. La situation a valu à l’ISO un véritable tollé; par contre, la conversion entre les formats conformes aux deux normes est presque parfaite, contrairement à l’époque où les producteurs de logiciels pouvaient modifier leur format d’une semaine à l’autre.

Pour tout dire, la conversion est même tellement bonne qu’on trouve plus d’un convertisseur sur le site de SourceForge [http://odf-converter.sourceforge.net/], royaume du logiciel libre. En fait, on y trouve même un projet dont la plupart des contributeurs viennent de chez… Microsoft.

Microsoft a aussi publié récemment de la documentation complète sur tous ses formats de fichiers. On peut donc considérer qu’on assiste à un revirement de situation reconnu même par les géants du logiciel. Ils disent avoir voulu être gentils, et ne pas craindre du tout d’être exclus de certains marchés.

C’est comme pour moi, je n’ai pas peur dans le noir… Pas du tout. Est-ce que quelqu’un peut allumer la lumière s.v.p.? Juste pour le confort des autres.

Notes