Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 21, numéro 2, 1988, page 13)

Profil bas sur les incidents de police.1

En route vers son bureau, confortablement installé dans sa limousine, le ministre ouvre son journal, curieux de savoir ce qu’on dit de son attitude lors de la dernière manifestation des panthères grises. Qu’est-ce qu’il y voit? qu’il a « gardé le profil bas ». Il ne sait trop si c’est du lard ou du cochon. S’agit-il d’une louange ou d’une critique? Seul le journaliste le sait.

Cette expression est à l’image même de beaucoup de nos hommes politiques, elle ménage la chèvre et le chou. Mais d’où vient-elle? De l’anglais, semble-t-il. Aussi, pour bien nous situer, examinons quelques définitions de low profile :

A deliberately low-keyed or understated attitude or position; a restrained, inconspicuous stance (a.c. low silhouette).
(Barnhart Dictionary of New English Since 1963)

Inconspicuous, esp. for the purpose of avoiding publicity.
(Morrow Book of New Words)

An unobtrusive, hardly noticeable presence, or concealed, inconspicuous activity.
(Webster’s New World Dictionary, 2nd College Edition)

Le mot clé étant inconspicuous, le traducteur y trouvera un début de solution. À moins qu’il ne se contente de ce que donnent les dictionnaires. Laconique, le Harrap nous propose « to keep a low profile – se tenir coi ». C’est un peu court, aurait dit Cyrano.

À low, le Robert-Collins écrit :

Low-profile = low-key – it was a low-key operation – l’opération a été conduite de façon très discrète; to keep sthg low-key – faire qqch. avec modération, d’une façon modérée.

Dans l’édition de 1987, on trouve un ajout, à profile :

To keep a low profile, essayer de ne pas (trop) se faire remarquer, adopter une attitude discrète.

Certes, low-key et low profile ne sont pas forcément interchangeables, mais c’est assez souvent le cas, comme ici :

The private banks have been running a low key but hard-hitting campaign – en sourdine, discrète.2

Toujours à l’affût des nouveautés, Irène de Buisseret3 nous proposait, dès 1971, quelques équivalents de son cru :

On se conduit avec beaucoup de discrétion quand on présente un « bas profil ». On s’efface, on veut se faire oublier, on se tient à carreau, on reste dans l’ombre.

Elle signale également qu’elle a relevé profil bas dans un numéro du Monde qui date de janvier 1970. À cet égard, il est intéressant de noter que l’exemple le plus ancien cité par Barnhart date à peine de mars 70. On peut donc se demander si l’expression n’aurait pas fait son apparition dans les deux langues en même temps.

Quoi qu’il en soit, le moins qu’on puisse dire c’est que les journalistes en sont friands :

(Ronald Reagan) a adopté un profil plutôt bas…4

La position traditionnelle de Tokyo (…) est le profil bas…5

(…) les dirigeants soudanais ont adopté un profil bas…6

Les éditeurs (…) ont adopté un profil bas7

Un ministre au profil bas.8

(…) de nombreux États (…) adoptent un profil bas.9

Il fallait s’attendre à voir cette formule faire son entrée au dictionnaire. Le Grand Larousse encyclopédique donne « conserver, maintenir un profil bas – présenter un programme, un projet politique sous un aspect atténué écartant toute affirmation agressive ou toute hypothèse aventurée ». Le grand Robert (par manque d’espace?) se fend d’une définition un peu étriquée : « programme d’action minimal, le plus faible ». Le Robert-Collins l’enregistre aussi, mais dans la partie français-anglais seulement : « garder le profil bas, to keep a low profile ». Enfin, le Petit Larousse de 1987, oublieux de ses devoirs filiaux, opte pour la formule du Robert : &laqu; adopter un profil bas, choisir un programme d’action minimal ».

Si, après tous ces exemples, vous ne pouvez toujours pas vous résigner à employer cette locution, vous n’avez qu’à vous rabattre sur la dizaine d’équivalents donnés auparavant. En voici d’autres, pour ce qu’ils valent :

Pourquoi ce pragmatisme prudent et feutré?10

Feutré : discret, qui ne se remarque pas, nous dit le grand Robert.

Comparez aux définitions de low profile.

Le voyage de M. Mitterand au Brésil et en Colombie. Un voyage en creux.11

J’hésiterais peut-être à user de ce néologisme, mais j’écrirais sans hésitation :

(…) autant de manifestations politiques en demi-teinte…12

J’ai même rencontré « silhouette aplatie »13 (low silhouette), que je ne vous conseille pas. Je vous propose par contre se faire tout petit, essayer de passer inaperçu, ou encore, éviter de faire des vagues (qui viendrait aussi de l’anglais?).

Adopter, conserver, garder, maintenir un profil bas est une image parlante, qui dit bien ce qu’elle veut dire. Aussi, je ne vois pas pourquoi nous nous ferions scrupule de l’employer, même s’il s’agit d’un calque de l’anglais (ce qui reste à prouver). Une mise en garde s’impose toutefois : contrairement à la forme anglaise, qu’on voit à toutes les sauces, la tournure française ne semble pouvoir s’employer que dans le cas d’une personne, d’un gouvernement, etc.

Tout comme le chaud appelle le froid, low profile renvoie à son contraire :

High profile – Conspicuous by reason of prominence. (Morrow Book of New Words.)

An attitude or position that is direct, open, and emphatic; a conspicuously clear-cut stance. (Barnhart Dictionary of New English Since 1963.)

Moins répandu que son jumeau, profil haut se rencontre néanmoins assez souvent dans la presse. Malheureusement, j’ai été trop négligent – ou paresseux – pour le noter. Les rédacteurs du GDEL ont dû faire comme moi, puisqu’on ne l’y trouve pas. Heureusement, le grand Robert veillait :

Profil haut, programme d’action maximal.

Vous conviendrez avec moi qu’on reste sur sa faim. Quant au Robert-Collins, est-ce pour se démarquer de son grand frère? Même dans sa dernière édition, il ignore profil haut; high profile est traduit par garder la vedette, être très en vue, en évidence.

La regrettée Revue du traducteur nous a laissé quelques traductions intelligentes :

(…) the marines could not hide behind earthern walls or antitank trenches, because their "presence" required a high profile – leur imposait de se montrer.14

The crises has shown the administration something about the risks of high-profile diplomacy – sans nuances, très directe, toute en noir et blanc.15

(…) his high profile was diverting attention from their top priority – son personnage haut en couleurs, ses manières fracassantes.16

Je ne vous donne ces exemples que pour vous rappeler – s’il en était besoin – que la traduction est toujours fonction du contexte. « Diplomatie de haut profil » eût été une traduction bébête.

En terminant, je vous signale l’existence d’un aide-mémoire établi par un collègue et ami, Jacques Dubé de l’ACDI. Si vous avez l’occasion de l’emprunter (volez-le, s’il le faut), vous y trouverez une quarantaine de propositions pour traduire high profile, et presque autant pour low profile. Si cela ne vous satisfait pas, il ne vous restera qu’une alternative : opter pour profil ou trouver votre propre traduction. Ce sera sûrement la meilleure!

P.S. : Pour vous donner une idée de la vogue de nos profils jumeaux, en janvier 1986, le Nouvel Observateur ajoutait deux sous-rubriques à son « Téléphone rouge » : la première est consacrée aux personnalités en perte de vitesse (« profil bas ») et l’autre, aux étoiles montantes (« profil haut »). On retrouve les mêmes rubriques dans le Point, mais baptisées autrement : en forme, en panne.

NOTES