Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 34, numéro 3, 2001, page 12)

Version légèrement remaniée de la chronique « J’ai pour mon dire » parue dans Apostrophe, vol. 2,  1, juillet 1993.

La maison d’édition Écosociété a depuis ce temps fait sa marque.
(Daniel Dompierre, Le libraire, mars 2001).

Saviez-vous que le grand Littré considérait inlassable comme mal formé, et qu’il lui préférait illassable? Étonnant, n’est-ce pas? Je comprends que vous en restiez bouche bée…

C’est ce que nous apprend entre autres choses le bel article de Serge Gagné sur Émile Littré paru dans L’Actualité terminologique il y a une dizaine d’années (vol. 24,  1, 1991). Si j’évoque cet article ce n’est pas pour montrer que les guides les plus sûrs peuvent parfois errer, mais à cause du beau calque qu’on y rencontre : « C’est par le scandale que Littré […] devait faire sa marque. »

Ce tour est plus que centenaire. Sylva Clapin1 le signale dès 1894. Deux ans plus tard, Raoul Rinfret2 lui colle l’étiquette « anglicisme » et propose comme équivalents « fournir une belle carrière » et « compter pour quelqu’un ». Ces expressions vous font peut-être sourire, mais n’empêche qu’il semble bien y avoir anglais sous roche, si je puis dire : « to make one’s mark-to achieve success or fame », nous dit le petit Webster.

Les dictionnaires bilingues ou de faux amis apportent de l’eau au moulin de Rinfret. Outre se faire un nom, qui fait l’unanimité, on trouve se faire une réputation (Harrap), s’imposer comme (Robert-Collins), se distinguer (Koessler), faire ses preuves (Hachette-Oxford). Mais aucun signe de faire sa marque.

Curieusement, les défenseurs de la langue ne se sont pas bousculés à la suite de Rinfret; de fait, ils se comptent presque sur les doigts d’une seule main. Le plus ancien est sans doute Pascal Poirier3, dont le Glossaire date de 1927. Viennent ensuite Victor Barbeau4 (1963), Gaston Dulong5 (1968), une ancienne collègue6 du Bureau de la traduction (1985), Jean Darbelnet7 (1988) et Lionel Meney8 (1999). Ils nous proposent une flopée d’équivalents : briller, percer, arriver, se faire remarquer, se faire connaître, faire sa trace. Les autres « croisés » de la guerre aux anglicismes (Gilles Colpron et Gérard Dagenais, notamment) sont muets.

Vous vous imaginez bien que ce n’est pas une demi-douzaine de condamnations en plus de cent ans qui ont pu dissuader les Québécois d’employer cette tournure. À peu près personne ne s’en prive. Ni les journalistes (Gil Courtemanche9, Lysiane Gagnon de La Presse, Odile Tremblay du Devoir), ni les politicologues (Hélène Pelletier-Baillargeon10, Gérard Bergeron11), ni même les linguistes (Claude Poirier12, l’auteur du Dictionnaire historique du français queacute;bécois).

En outre, plusieurs glossaires ou dictionnaires québécois accueillent cette expression, sans la moindre mise en garde. À la suite de Clapin, N.-E. Dionne13 (1909) la donne, ainsi que le Glossaire du parler français au Canada (1930); Louis-Alexandre Bélisle14 (1957) reprend l’exemple du Glossaire, alors que Léandre Bergeron15 (1980) ratisse tout ce qu’il trouve chez ses prédécesseurs. Enfin, la locution figure dans le Petit Guérin Express (1985), le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) et le Dictionnaire des canadianismes de Gastn Dulong (1999). (Trente ans après son Dictionnaire correctif, Dulong se contente de noter que l’expression est répandue partout au Québec.)

Mais, me direz-vous, cette locution est-elle connue de l’autre côté de la mare aux harengs? En clair : les Français l’emploient-ils? Hélas, il faut bien dire que non. En revanche, ils ont des formules semblables dont le sens est assez voisin. Par exemple, on peut « imprimer sa marque » sur presque n’importe quoi : une œuvre (Guide bleu – Grande-Bretagne), une organisation (Robert Solé, Le Monde), la terre (Nicole Zand, ibid.), un événement (Henri Guillemin, ibid.), voire un pays (Jean Dutourd16). On peut également « apposer sa marque » sur son époque (Jacques Laurent17). Enfin, Raymond Jean, l’auteur de La lectrice, nous fournit une variante qui a un petit air de famille : « au lycée Nord de Marseille où Gabrielle avait laissé sa marque »18.

Cette dernière tournure, que nous employons exactement dans le même sens, est presque aussi fréquente chez nous que faire sa marque. Je l’ai relevée chez de nombreux journalistes et universitaires. Il arrive certes que le sens des deux expressions soit à peu près le même, mais on est quand même un peu étonné de voir Léandre Bergeron définir faire sa marque par « laisser sa marque »…

Mais revenons à nos m… arques. Faire sa marque est un anglicisme, cela ne fait pas de doute. Mais est-il condamnable? Ou plutôt, l’est-il toujours? Je réponds non. J’estime qu’il y a des circonstances atténuantes qui plaident en faveur de l’accusé.

Premièrement, son ancienneté. Après cent ans de mise à l’index, il me semble qu’il est grand temps de lever l’interdit. Pour parler comme les juristes, il y a prescription. Deuxièmement, sa transparence. L’expression est parlante, et se comprend facilement. Et je ne vois pas en quoi la phrase de Serge Gagné (« Littré a fait sa marque ») est moins intelligible que celle de Raymond Jean (« Gabrielle a laissé sa marque »).

Enfin, sa légitimité. « Un usage n’en exclut pas un autre »19, écrit Bernard Wilhelm, professeur suisse qui enseignait à l’Université de la Saskatchewan à la fin des années 60. Dans un texte sur le français international et le joual, il se dit d’avis que « l’usage français d’Europe ne devrait pas empêcher l’expression d’un usage canadien ». C’est aussi mon avis. Mais je ne vous en voudrai pas de ne pas être d’accord.

NOTES