André Racicot
(L'Actualité terminologique, volume 35, numéro 2, 2002, page 11)

Snakker du norsk? Parlez-vous norvégien? Sûrement pas, à moins d’avoir des ancêtres vikings. Et de toute façon ces redoutables envahisseurs, que l’on appelait Nordmänner, les hommes du Nord, se sont assimilés pour devenir les paisibles Normands d’aujourd’hui. À Thor ou à raison, ils ont abandonné la langue nordique qu’ils parlaient pour se mettre au français.

Une partie de la France plonge ainsi donc ses racines en Scandinavie. Mais au fait, qu’est-ce que la Scandinavie? On pense tout de suite à la Norvège, à la Suède, au Danemark. Mais aussi à la Finlande et à l’Islande, non? La réponse paraît évidente à première vue, mais tout dépend des sources. En effet, les ouvrages de langue s’entendent sur l’appartenance des trois premiers pays, mais certains excluent la Finlande et l’Islande de ce que l’on appelle aussi les pays nordiques. (En général, ces ouvrages ne font pas de distinction entre eux et la Scandinavie.)

On pourrait certes écarter l’Islande à cause de son éloignement du continent européen. Mais ce serait faire bien peu de cas de l’exceptionnel état de conservation de l’islandais, qui en fait aux yeux de certains le latin des langues nordiques. L’insularité de l’Islande a protégé la langue de ce pays de l’évolution qu’ont connue ses sœurs nordiques. La géographie éloigne les Islandais des Danois, des Norvégiens et des Suédois, mais une communauté linguistique indéniable les rapproche.

La situation est très différente avec le finnois, qu’un véritable fjord sépare des autres langues scandinaves. Le finnois n’est pas une langue de souche germanique, contrairement aux langues nordiques. Il provient d’une langue parlée par un peuple d’origine asiatique qui s’est séparé en deux branches; l’une s’est établie en Europe centrale pour fonder la Hongrie, la seconde est remontée vers le nord, dans la Finlande actuelle. C’est pourquoi on parle des langues finno-ougriennes. Cette démarcation linguistique radicale est une raison suffisante pour beaucoup d’auteurs de douter de la « scandinavité » des Finnois.

On voit donc que la notion de Scandinavie prend l’eau comme un vieux drakkar. Par-dessus le marché, il semble qu’un troll malicieux se soit amusé à jeter la confusion en introduisant la notion d’Europe du Nord, synonyme, apparemment, de Scandinavie. Le caractère vague de cette expression n’échappe à personne. L’Europe du Nord pourrait englober une foule de contrées, comme la Russie, les pays Baltes… Mais il s’agit là d’un terme figé, comparable à Afrique du Nord, qui désigne les pays du Maghreb et non la frange septentrionale de l’Afrique.

Après tout, la notion de Scandinavie n’est peut-être pas un Smörgasbord linguistique, car les habitants de la région s’y retrouvent, eux. En 1952, le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède ont fondé le Conseil nordique, organisme dont le siège est à Stockholm. Il semble que les nuances de certains ouvrages francophones ou anglophones ne tiennent pas devant la volonté de coopération des pays nordiques. Sans vouloir crâner, je me permets de lever mon verre à l’amitié entre Scandinaves. Skål!