Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité langagière, volume 5, numéro 3, 2008, page 26)

Il y aura bientôt presque trente ans que vous lisez mes Mots de tête. J’imagine qu’il doit vous arriver de vous demander pourquoi je m’entête ainsi à défendre des usages que d’autres s’empressent de condamner. Moi aussi je m’interroge, et c’est surtout en feuilletant un nouveau recueil de nos fautes que le doute m’assaille. On dirait que leurs auteurs ne se rendent pas compte que l’usage a changé. Et il est presque aussi décourageant de voir le temps que les dictionnaires mettent à admettre des tournures qu’on voit partout, et depuis des années.

Il ne serait pas inutile — mais amusant, peut-être — de passer en revue quelques termes qui ont fait l’objet d’un article1 pour voir le sort qui leur a été réservé. Aussi bien par les dictionnaires que par les gardiens de la langue.

Comme vous avez toujours le nez dans les dictionnaires, vous avez dû constater que la plupart jettent le bébé avec l’eau du bain, déroulent le tapis rouge, traînent les pieds, font des voeux pieux, gardent un profil bas, et j’en passe. Mais Paul Roux2 et Michel Parmentier3 répugnent à traîner les pieds. Et Parmentier est d’accord avec Jean Forest4 pour trouver à ce profil bas un air plutôt louche.

Certains usages ont assez rapidement trouvé grâce auprès des lexicographes. Bien que condamnée à l’époque de mon article (1985), la tournure « hors de question » se trouvait déjà dans plusieurs dictionnaires. Aujourd’hui, même l’Académie (1994) l’enregistre. Aussi, on ne peut que se réjouir de constater que les bilingues ne se contentent plus de traduire « out of the question » par « il n’en est pas question » ou « jamais de la vie ». Et surtout, de voir qu’avec l’édition de 1999, il n’y en a plus trace dans la bible de nos anglicismes5.

Il est certes loin le temps où seule la sève pouvait être « élaborée ». Existe-t-il aujourd’hui un dictionnaire qui s’en tienne encore à cette seule acception? L’Académie parle de cuisine ou de composition florale « élaborée ». Mais cela ne semble pas suffire, car il est toujours considéré comme un calque par le Colpron, Jacques Laurin6, Roux et Forest.

Au sens d’impatient, la locution « anxieux de » avec infinitif est condamnée chez nous depuis 19047. Pourtant, Zola et Maupassant l’emploient. Et vous vous souvenez sûrement de ce savoureux exemple de Louis Hémon : « [Les maringouins], anxieux de trouver un pouce carré de peau pour leur piqûre8 ». Le Robert donne un exemple d’André Gide et le Trésor de la langue française (TLF), de Roger Martin du Gard. L’Académie l’enregistre aussi, mais au sens d’« éprouver de l’anxiété » : « Nous éions anxieux d’apprendre la vérité ». On ne peut pas dire que la nuance entre anxiété et impatience saute aux yeux. Les dictionnaires bilingues la donnent aussi, mais le Colpron, Marie-Éva de Villers9, Roux et Forest y voient toujours un anglicisme.

Et que dire de « faire sa part », autre tour que nous aimons bien? Nous le connaissons depuis un siècle : Henri Bourassa (fondateur du Devoir) l’emploie en 1910 et Lomer Gouin (premier ministre du Québec), en 1911. Et les Français ne sont pas loin derrière avec Roland Dorgelès et ses Croix de bois, paru en 1919 : « j’ai fait ma bonne part ». S’il m’a fallu à l’époque (1990) un véritable chassé-croisé pour le trouver dans les dictionnaires, aujourd’hui plusieurs le donnent : Hachette-Oxford, Harrap’s, Larousse-Chambers. Mais, sauf erreur, les unilingues l’ignorent. Et, bien sûr, le tour est encore condamné à tour de bras : Camil Chouinard10, Roux, Foest, Parmentier, le Colpron, Marie-Éva de Villers. Les bras m’en tombent…

D’autres ont l’heur de n’être condamnés par personne, mais ils peinent à entrer au dictionnaire. Comme l’expression « balayer d’un revers de la main ». Aucun auteur ne la condamne, mais on la cherche en vain… Sauf dans le dictionnaire de l’Académie. Elle ne se trouve ni à « main » ni à « revers » (les immortels en sont au mot « pied »), mais à « balayer » : « Balayer des objections d’un revers de la main, montrer par un geste qu’on les considère comme négligeables ». Pour les autres ouvrages, le revers de la main ne sert qu’à essuyer la sueur de votre front… Il y a plus d’un quart de siècle que j’ai parlé d’« au tournant du siècle », et j’en ai trouvé deuis un exemple de 1955, mais la tournure vient tout juste de se glisser dans le Petit Robert. Le Petit Larousse se fait toujours tirer l’oreille.

Une de mes expressions préférées, « avoir le dos large », est encore condamnée par au moins deux auteurs : Parmentier et Roux. Au moment où j’ai écrit mon article (1983), il n’y avait que le Dictionnaire du gai parler11 et le TLFqui la connaissaient. Pour le TLF, elle était synonyme d’« avoir bon dos » (c’est la « bonne » tournure qu’on nous propose). Depuis, le Grand Larousse bilingue, l’Académie et le Robert l’enregistrent. Mais il ne semble pas que nos défenseurs s’en soient rendu compte.

Est-ce parce que le métier de nourrice se perd qu’on ne voit plus « mordre le sein de sa nourrice »? Ou parce que ce n’est plus politiquement correct? À tout événement*, il existe une façon tout aussi imagée de dire la même chose, « mordre la main qui nourrit ». Mais à part deux dictionnaires que je signalais en 1989 (le Grand Robert et le Logos de Bordas), seule l’Académie le donne : « Mordre la main qui vous a nourri, faire preuve d’ingratitude ». Et les bilingues se contentent toujours de traduire « to bite the hand that feeds » par « cracher dans la soupe » (Robert-Collins, Hachette-Oxford). Quant à Lionel Meney12, il juge que c’est un calque… Ce qu’ignorait Octave Mirbeau qui, en 1883, accusait Alphonse Daudet d’avoir « mordu successivement la main de ses bienfaiteurs ».

La locution « être dans le même bateau » était condamnée il y a vingt ans par le Colpron (jusqu’en 1994) et André Clas13. Depuis, deux auteurs ont repris le flambeau, Meney et Laurin14. Mais les dictionnaires n’ont à peu près pas bougé. Seul le Grand Robert l’enregistre. Et pourtant le linguiste Jean Maillot (Traduire, avril 1984) et l’auteur d’un dictionnaire des vrais amis15 la considèrent comme l’équivalent parfait de « to be in the same boat ». Mais les bilingues trduisent toujours par « être logé à la même enseigne » ou « dans la même galère ». Certes, j’aime bien ce dernier équivalent, mais tant qu’à faire, j’aime mieux me faire mener en bateau qu’en galère, pas vous?

On ose espérer que plus personne aujourd’hui ne trouve à redire à la tournure « à travers » avec l’idée de déplacement, de mouvement : « déambuler à travers la ville », « baguenauderies à travers Paris ». Ces deux exemples sont de l’Académie. Mais s’il s’agit d’un phénomène de dispersion, comme ici : « Catholicité : Ensemble des Églises latines et orientales en communion avec Rome à travers le monde », on hésite. Et pourtant, c’est encore l’Académie. Si vous aimez les 4es de couverture, lisez celle de son dictionnaire : « une langue commune à plusieurs centaines de millions de francophones à travers le monde ». Le dernier Petit Robert derait balayer les scrupules que vous pourriez encore avoir : « à travers le monde » y est défini comme synonyme de « dans le monde entier ». N’empêche, Forest, Meney et Guy Bertrand16 persistent et signent. Et le Colpron maintient toujours qu’on ne saurait voyager « à travers » le Québec…

Depuis plus de 170 ans, « en d’autres mots » fait partie de nos façons de parler. Étienne Parent, le rédacteur en chef du Canadien, l’emploie en 1834. Et les Français le connaissent depuis encore plus longtemps que nous : « En d’autres mots, ce sont des scènes d’opéra que l’on demande aujourd’hui dans la tragédie ». Cette citation de 1813 est tirée de L’Hermite de la Chaussée-d’Antin, dont l’auteur, Étienne de Jouy, est devenu académicien en 1815. L’expression figure dans le Harrap’s depuis 1947. Et Jean-Pierre Causse nous dit que c’est un « vrai ami ». Si les petits Larousse** et Robert l’ignorent, plusieurs bilingues la donnent (Hachette-Oxford, Larousse, Robert-Collins). Néanmoins, elle est encore condamnée par Meney et Forest.

Il y aurait beaucoup à dire à propos d’autres termes qui ne parviennent pas à s’imposer dans le « bon usage ». Comme « partisanerie » : condamné comme anglicisme depuis 1896 (Raoul Rinfret) et jusqu’en 2008 (Forest), ou considéré comme canadianisme depuis 1880 (Sylva Clapin) jusqu’aujourd’hui (Roux), ce n’est pourtant ni l’un ni l’autre. Je l’ai lu dans un roman haïtien de 1959, L’espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis. Ainsi que chez le grand pourfendeur d’anglicismes, René Étiemble lui-même : « L’Espadon me toucha parce que, sans la moindre emphase ou partisanerie, il contait… » (préface à Un long été à Istanbul, de Nedim Gürsel). Le TLF et le Grand Robert donnent tous deux le même exemple de Jean Guéhenno de 1934. Et on le trouvait dans la partie français-anglais du Harrap’s en 1972, mais on le cherche en vain dans l’édition de 2007. La mode étant au vide-grenier (notre « vente de garage »), aurait-on décidé de le brader?

Je termine avec un mot sur deux « québécismes » qui me tiennent à cœur. Au moins sept auteurs condamnent « il me fait plaisir », que nous employons depuis plus d’un siècle (Wilfrid Laurier, 1897). Certes, il est rare ailleurs que chez nous, mais je l’ai relevé sous la plume d’un grammairien, Maurice Chapelan (dit « Aristide ») : « l’écho qu’il m’a fait plaisir de faire ici à vos doléances » (La langue française dans tous ses débats), et d’un linguiste, Loïc Depecker (Les mots des régions de France). Quant à la locution « aux petites heures du matin », elle est condamnée par Parmentier, le Colpron et Meney. Mais elle semble avoir la cote auprès des auteurs de polars : Georges Simenon, Albert&nbp;Simonin et le tandem Boileau-Narcejac l’emploient. Je l’ai aussi lue chez Julien Gracq, dans Un balcon en forêt (1957) : « un froid qui prenait aux moelles sortait de la terre avec les petites heures du matin ». D’après le Dictionnaire universel francophone, elle s’emploierait aussi en Belgique.

Quelle conclusion tirer de ce bilan fragmentaire? Que l’usage évolue, forcément, mais que les dictionnaires semblent rarement pressés de le consacrer. (On peut espérer qu’avec l’habitude des mises à jour annuelles les choses soient en train de changer.) Et que les défenseurs de la langue se font trop souvent le simple écho de leurs prédécesseurs. Mais, on l’a vu, il leur arrive de lever un interdit (« hors de question », « avoir le dos large » et « être dans le même bateau » ne se trouvent plus dans le Colpron). Hélas, les rares absolutions sont trop souvent enterrées sous de nouvelles condamnations…

Retour à la remarque 1* Calque de l’anglais, selon plusieurs. « Vieux » d’après le TLF et le Grand Robert. Mais l’Académie le donne sans réserve, avec le sens de « quoi qu’il arrive ». C’est justement la formule proposée pour remplacer le calque.

Retour à la remarque 2** Surprise, dans le Larousse « autrement dit » est défini par « en d’autres mots ».

Notes