Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 30, numéro 4, 1997, page 13)

À la mémoire d’un ami et ancien collègue, Jean-François Saint-Gelais1

[Serge Gainsbourg] nous enseigne plus souvent qu’autrement l’art de tirer une bonne cigarette.
(André Joanisse, Le Droit, 29.6.91.)

Le militant qui sommeille en vous verra peut-être dans ce « plus sou-vent / qu’au-tre-ment » une sorte de slogan, comme l’irrévérencieux « é-lec-tions / piège à cons ». Mais le poète, lui, qui ne fait que somnoler, y verrait plutôt un petit chef-d’œuvre de prosodie : césure au beau mitan du vers, deux hémistiches de trois pieds, et la rime à la clef. Un vrai joyau, quoi.

Hélas! ce joyau ne serait qu’un vulgaire calque de l’anglais more often than not. Cette dure sentence a été rendue par les services linguistiques du Bureau de la traduction en 1982. Heureusement, comme elle n’était pas exécutoire, on pouvait faire semblant de l’ignorer. Surtout qu’aucun des défenseurs habituels de la langue ne relevait cet anglicisme.

Mais l’agaçant, c’est que les dictionnaires continuaient d’ignorer notre tournure, et que les bilingues s’obstinaient à traduire par « la plupart du temps », « le plus souvent ». Quoi qu’il en soit, depuis la parution du nouveau Colpron2, il n’est plus permis de plaider l’ignorance. (Bien qu’on s’explique mal le silence des trois premières éditions.)

Dès 1975, une linguiste de l’Université Laval, Geneviève Offroy3, s’était interrogée sur l’origine de cette expression, mais en vain. Elle devait se contenter d’en donner quatre exemples, tous tirés de la presse québécoise. Pour conclure qu’il s’agissait d’une « locution adverbiale inconnue aussi bien du français général que des dialectes ».

Et qui ne figure pas dans les glossaires québécois. Ce qui ne laisse pas d’étonner, quand on en connaît la fréquence chez nous. Mais malgré mes recherches – je traque l’expression depuis plusieurs années –, je n’ai guère réussi à faire mieux.

Un jour, pourtant, j’ai bien cru que ça y était. Je tenais une source datant du 17e siècle! Une lettre du père Lejeune dans les Relations des Jésuites : « Luy discourant donc en mon barragouin, et plus souvent par gestes et par signes qu’autrement ». Mais j’avais lu trop vite…

Je me demande néanmoins si ça ne serait pas là l’origine de notre expression. En modifiant légèrement la phrase du père Lejeune, on obtient ceci : « Luy discourant plus souvent qu’autrement par signes et par gestes ». Se pourrait-il que cette inversion digne de M. Jourdain ait donné naissance à notre tournure? Ce n’est pas invraisemblable. Sans compter l’influence éventuelle d’un emploi d’autrement dont on trouve plusieurs exemples chez Jacques Cartier : J’estime mieux qu’autrement, que les gens seraient faciles à convertir à notre sainte foi4.

Malheureusement, il ne s’agit pas du texte original (qui aurait été perdu), mais d’une traduction québécoise… de l’anglais. Par curiosité, j’ai consulté deux éditions françaises : aucune trace d’autrement. Mais dans l’édition anglaise, à chacun des trois exemples que j’ai relevés chez Cartier, on rencontre otherwise : I judge more than otherwise that these people would be easy to convert to our holy faith.

On trouve d’ailleurs chez Jean O’Neil, qui a beaucoup fréquenté Cartier, une tournure identique : […] il enregistre ceci ou cela, avec un clic, qui, mieux qu’autrement, se perd quelque part dans le vide et le vent5.

Mais je m’éloigne de mon sujet.

À défaut de sources françaises, il faudra bien que nous nous contentions des écrivains d’ici. Ils ne sont quand même pas négligeables. Gilles Archambault, Victor-Lévy Beaulieu, Pierre Bourgault6, Dorval Brunelle7, Gil Courtemanche8, Jean-Paul Desbiens9, Gilles Marcotte, Jean O’Neil10 et Pierre Perrault11, c’est une brochette dont il n’y a pas à rougir.

Il y en a même qui trouvent le moyen d’en abuser. Dans un pamphlet d’à peine 160 pages12, on rencontre l’expression pas moins de six fois. Et il s’en est fallu de peu que nos cousins acadiens nous fassent la barbe. Dans une lettre ouverte au peuple acadien, Jean-Marie Nadeau13 l’emploie cinq fois.

Quant aux journalistes, même les bons, il va sans dire qu’ils ne s’en privent pas : Ariane Émond, Lysiane Gagnon, Léon Gwod, Francine Pelletier, Luc Perrault, Nathalie Petrowski, tous l’écrivent sans hésiter. Même Claude Ryan, lorsqu’il était rédacteur en chef du Devoir.

Revenons brièvement à Geneviève Offroy. Elle ne semble pas avoir soupçonné un seul instant que cette locution pouvait venir de l’anglais. Étonnant, vous ne trouvez pas? Elle n’est pas traductrice, me direz-vous. Sans doute. Mais si l’on demandait à une demi-douzaine de personnes qui ignorent notre expression de traduire littéralement more often than not, je serais curieux de voir ce qu’on obtiendrait. Plus souvent que non? plus souvent que pas? Combien aboutiraient à autrement?

Si j’étais joueur, je gagerais qu’il n’y en aurait pas un. Mais cela ne nous avance guère, m’objecterez-vous. J’en conviens. Et je dois dire que je ne saurais quoi ajouter pour vous convaincre dans un sens ou dans l’autre. Je suis bien obligé de m’en remettre à mon sentiment. C’est une tournure que j’aime. Elle est parlante, et bien balancée (ce qui n’est pas un défaut). Elle ajoute une corde à notre arc linguistique. Et la plupart des Québécois l’emploient.

Que peut-on demander de plus?

Une chose. Comme il n’est pas encore interdit de rêver, je souhaiterais que les Français l’adoptent – pour l’honneur, tout simplement. Ils l’ont bien fait pour l’horrible en charge de (un anglicisme authentique, celui-là).

NOTES