Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 9, numéro 3, 2012, page 8)

Q. J’ai employé l’expression au dire de dans la phrase suivante : Au dire de M. Boisvert, les clients sont satisfaits du nouveau système. Mon réviseur a placé entre guillemets ce qui suit M. Boisvert, comme si le reste de la phrase était une citation de M. Boisvert : Au dire de M. Boisvert, « les clients sont satisfaits du nouveau système ». Or, il me semble que au dire de n’amène pas une citation, car on rapporte simplement en style indirect les propos de la personne qui a parlé.

R. Il n’y a pas lieu de guillemeter. Si le réviseur préférait voir une citation, il aurait pu opter pour la formulation classique : M. Boisvert a dit, deux-points, ouvrez les guillemets.

Au dire de signifie « d’après son affirmation, son témoignage » (Larousse en ligne), « d’après ce que quelqu’un déclare » (Brio), ou simplement « d’après, selon » (Grand Robert). Le mot important ici est d’après, ou selon, c’est-à-dire si l’on en juge par le témoignage de la personne mentionnée, s’il faut la croire.

C’est une locution qui sert à rapporter la substance de ce qui a été dit : le contenu par opposition à la forme. Il est facile d’imaginer des exemples qui ne laissent place à aucune hésitation : Au dire des témoins, le piéton a brusquement traversé. Ou prenons celui de Julien Green dans le Trésor de la langue française (TLF) : Des batailles de géants se livrent un peu partout à la surface du globe, en Russie, dans le Pacifique. Cologne a terriblement souffert, aux dires de l’Allemagne elle-même.

Même en dehors de la locution comme telle, le substantif dire ne renvoie pas nécessairement aux paroles exactes qui ont été prononcées. L’exemple du Petit Robert : Leurs dires ne sont pas concordants, ne signifie pas que la correspondance mot à mot entre leurs dires n’est pas parfaite – mais que les personnes dont on parle ne racontent pas tout à fait la même histoire. Cette imprécision se reflète dans notre locution.

D’ailleurs, sur les 34 emplois de l’expression recensés dans le TLF, pas un seul n’est accompagné de guillemets. Un cas particulier où il conviendrait peut-être de guillemeter est celui où l’expression sert à introduire des mots isolés, comme dans cet exemple :

Nous sommes donc en présence d’une nappe dont l’apparence est successivement « irisée », puis « argentée » puis au dire de l’expert des douanes, « gris argenté1 ».

Sans doute le juriste qui a rédigé ce texte a jugé bon de conserver le parallélisme avec les deux termes déjà cités.

Au dire de ou aux dires de? Le Bon usage explique que l’expression est généralement au pluriel, le singulier ayant plutôt la faveur du style littéraire ou juridique. Même son de cloche dans le Dictionnaire des difficultés du français de Colin pour qui « on rencontre surtout le pluriel ». Par contre, selon le Dictionnaire des difficultés du français d’aujourd’hui de Péchoin (l’héritier du fameux Thomas), elle est « toujours au singulier »… Bref, il semble bien qu’on ait le choix. Soulignons quand même que seulement 3 des 34 emplois cités dans le TLF sont au pluriel. Et que le Petit Robert ne donne que le singulier.

Pour les autres emplois du substantif dire, l’Office québécois de la langue française, entre autres, ne voit pas de différence entre Selon les dires de Marie, nous n’y arriverons pas et selon le dire de Marie… Ici aussi les variations d’un ouvrage à l’autre sont telles qu’il n’y a pas vraiment lieu de faire de chinoiseries sur le nombre. Il suffit d’éviter autant que possible les guillemets.

Temps de verbe dans les rapports de recherche

Q. Y a-t-il une règle en ce qui concerne le temps de verbe à utiliser en français dans les rapports de recherche (en anglais, tout est au passé)? Doit-on faire une différence entre le résumé, les conclusions et le corps du texte dans lequel on relate les données obtenues des différentes sources de renseignements (sondage, étude de cas, etc.)? Ces collectes de données datent souvent de cinq ou six ans. Connaissez-vous un ouvrage qui pourrait nous permettre d’approfondir la question? La grande question, en fait, c’est : y a-t-il une règle?

R. Là où une convention, connue de tous, s’est clairement implantée dans l’usage, c’est dans le cas des procès-verbaux, qui en français sont toujours écrits à l’indicatif présent. C’est devenu en fait une vraie « règle », formulée comme telle par exemple dans Rédaction technique, administrative et scientifique de H. Cajolet-Laganière, P. Collinge et G. Laganière2.

En faisant le tour des ouvrages, on constate qu’elle ne vise pas seulement les procès-verbaux, mais aussi les comptes rendus – documents moins minutieux, moins détaillés que les procès-verbaux. Plusieurs ouvrages notent que le présent de narration est le temps de verbe idéal dans les comptes rendus3. Dans son classique Le style administratif, Robert Catherine écrivait : « Le compte rendu sera de préférence rédigé à l’indicatif présent, mode narratif plus simple et plus vivant4. » Michelle Fayet avance la même raison, jugeant elle aussi que le présent « donne davantage de vie » au texte.

Il serait peut-être excessif d’étendre ce principe de façon catégorique à toute forme de document administratif, y compris les rapports en général. Gérard Barbottin suggère dans Rédiger des textes techniques et scientifiques en français et en anglais5 d’opter soit pour le présent de l’indicatif, soit pour le passé composé, mais de s’en tenir ensuite à un seul temps de narration, autrement dit de ne pas changer inutilement de temps de verbe en cours de texte – ce que rappellent d’ailleurs la plupart des ouvrages.

Barbottin fait remarquer que si l’indicatif présent est facile à utiliser, « il ne s’applique pas toujours, surtout si vous décrivez une action qui s’est déroulée entièrement dans le passé6 ». « Les textes techniques et scientifiques, ajoute-t-il, font montre de beaucoup moins de fantaisie [que les textes littéraires] et le narrateur reste de préférence dans le présent vis-à-vis de ces mêmes événements7. »

Une accumulation de passés composés peut toutefois rendre pénible la lecture de ce genre de document. La meilleure chose à faire est sans doute d’utiliser le présent comme temps principal, pour les raisons mentionnées au début, et de réserver les temps passés aux cas où il est absolument obligatoire de marquer l’antériorité, pour le bénéfice de la clarté.

Bref, faire les ajustements nécessaires et, surtout, ne pas « inventer » de règle.

Non gréviste et non-juriste

Q. Le Tribunal de la concurrence est, suivant la Loi sur le Tribunal de la concurrence, un tribunal hybride formé de juges de la Cour fédérale et de membres non-juristes versés dans les affaires publiques, économiques, commerciales ou industrielles.

Devrait-on plutôt écrire « membres non juristes »?

R. Au cours du conflit étudiant au Québec, il a souvent été question des étudiants non grévistes. Ainsi dans le Quotidien, de Saguenay : « À cette date, la session d’hiver sera terminée pour l’ensemble des étudiants non grévistes » (23 avril 2012). La correspondante du Monde à Montréal a aussi parlé des « étudiants non grévistes, furieux que les votes soient souvent effectués à main levée » (25 juin 2012).

Il est normal de ne pas mettre de trait d’union, parce que c’est l’adjectif gréviste, et non le substantif, qui est employé ici. On voit quand même souvent le trait d’union, et on peut à la limite s’appuyer sur le Petit Robert, qui le met devant certains adjectifs (dans non-directif par exemple). Mais il s’agit toujours d’adjectifs consacrés, qui apparaissent dans des expressions plus ou moins figées (psychothérapie non-directive). La règle et la tendance qui se maintient sont de l’omettre.

Devant l’adjectif, non est un simple adverbe comme peu. En revanche, devant un substantif, il sert à former un composé, et c’est pourquoi la plupart du temps l’usage intercale un trait d’union (les non-croyants). Cette règle est rappelée un peu partout, par exemple dans le Multidictionnaire ou le Dixel.

Juriste ne devrait-il pas se comporter comme gréviste? Non, parce que le mot est toujours substantif. Le fait qu’il soit apposé à membre n’en fait pas un adjectif. Dans une femme médecin ou un argument massue, les noms en apposition, médecin et massue, ne deviennent pas des adjectifs*. Ils désignent simplement la même personne ou la même chose que le nom auquel ils sont apposés.

Donc, les membres non-juristes. On est encore chanceux que l’usage ne nous oblige pas à faire suivre membre d’un trait d’union, comme on le fait dans le cas des noms composés tels que fille-mère. Sinon, avec membre non-juriste, un trait d’union n’attendrait pas l’autre.

Retour à la remarque 1* Il convient de signaler en passant qu’une expression comme femme médecin fait l’objet de théories rivales sur la question de savoir lequel des deux mots est apposé à l’autre.

NOTES