Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 3, numéro 4, 2006, page 23)

Pour ce numéro, je reproduis des réponses que j’ai données à des questions qui m’ont été adressées, par courriel, au fil des mois.

Q. Les passages soulignés dans les deux phrases suivantes sont des subordonnées complétives coordonnées :

Dans le cas de paiements anticipés, s’assurer que la somme est justifiée et correspond aux limites fixées.

Dans le cas de tout autre paiement (par exemple : salaires, paiements aux employés, etc.), s’assurer que le bénéficiaire est admissible ou a droit au paiement et que le montant de l’opération est exact.

Dans le premier cas, on n’a pas répété la conjonction, tandis que dans le deuxième, on l’a répétée. Selon Grevisse (1993, § 1027 a), « lorsque l’on coordonne, non deux propositions complètes, mais deux éléments à l’intérieur d’une proposition, la conjonction n’est pas répétée d’ordinaire ». L’exemple fourni est le suivant : Elle passa dans la chambre de Jacques s’assurer QUE celui-ci dormait et ne s’était pas découvert. Je ne trouve pas l’exemple très clair. Je peux voir que « dormait » et « s’était découvert » ont le même sujet. Mais dans notre première phrase, nous avons la coordination d’un attribut et d’un syntagme verbal (est justifiée et corespond), et que la conjonction ne soit pas répétée me dérange, même s’il s’agit d’un même sujet.

La deuxième phrase a beau présenter un cas semblable, et je ne sais pas si c’est parce que les deux éléments de la première subordonnée sont courts, l’omission de la conjonction dans que le bénéficiaire est admissible ou a droit au paiement me dérange moins, d’autant plus qu’on doit la répéter tout de suite après, devant le montant, car il y a deux sujets. Quoiqu’on pourrait dire : que le bénéficiaire est admissible ou qu’il a droit au paiement, et que le montant de l’opération est exact. C’est un peu lourd, mais correct à mon sens.

Je rencontre souvent des formulations semblables.

R. D’abord, la règle générale, clairement énoncée dans le voisinage du paragraphe que vous citez dans le Bon usage, au § 1027 b : la conjonction se répète devant les éléments coordonnés. Et c’est bien normal. Les deux phrases :

Pierre croit que la terre est ronde et que la lune est verte

Pierre croit que la terre est ronde et la lune est verte

ne sont pas, strictement parlant, synonymes, la seconde étant rendue ambigüe par l’ellipse de que (Pierre croit-il aussi que la lune est verte?).

Comme la règle générale est de répéter que, la question n’est pas de savoir quand le second que est obligatoire, mais plutôt de reconnaître les cas où on peut en faire l’ellipse.

L’usage se débrouille avec quelques principes généraux. Grosso modo, on supprime le que dans des conditions transparentes : phrase courte, contexte clair, même sujet, etc. L’usage fait presque toujours l’ellipse dans ces cas-là, bien qu’elle ne soit jamais obligatoire. On se retrouve avec ce que le Bon usage appelle, dans le paragraphe que vous citez, des « éléments à l’intérieur d’une proposition ».

Ça pourrait devenir très vite philosophique de se demander ce qui distingue un élément d’une proposition. Reprenons la phrase de Simenon :

Elle passa dans la chambre de Jacques s’assurer que celui-ci dormait et ne s’était pas découvert.

Il est clair ici que celui-ci dormait et ne s’était pas découvert sont considérés comme deux éléments coordonnés à l’intérieur d’une même proposition complète. Il n’y aurait aucun problème à coordonner de la même manière un attribut et un autre verbe, comme dans l’exemple :

Pierre croit que la terre est ronde et tourne sur son axe

comparable à votre phrase : s’assurer que la somme est justifiée et correspond aux limites fixées. Il est normal qu’on puisse avoir la tentation de répéter la conjonction dans cette phrase, s’agissant de toute évidence d’un texte où il est important de mettre les points sur les i. Ce n’est pas le contexte idéal pour faire de la fantaisie, mais l’ellipse n’y est pas condamnable.

La question n’est pas tranchée au couteau, ces critères étant de nature générale. Il en va de même des autres conjonctions, si, comme, quandetc. La Grammaire du français contemporain de Larousse donne cet exemple de Jean-Paul Sartre :

Quand toute la ville est morte et rayonne de chaleur humide, ils [les boulevards] sont encore tout froids.

Sartre n’a pas repris la conjonction parce qu’il jugeait les deux idées étroitement unies par le sens. Quelqu’un d’autre aurait peut-être opté pour un effet d’insistance et écrit : Quand toute la ville est morte et qu’elle rayonne de chaleur humide… (N.B. que remplace souvent la deuxième conjonction dans ce genre de construction). Même chose dans l’exemple de Victor Hugo : Il semblait que cette masse était devenue monstre et n’eût qu’une âme. Il faut choisir en fonction de la nature du texte, mais c’est en partie affaire de style.

Dans l’autre phrase : s’assurer que le bénéficiaire est admissible ou a droit au paiement et que le montant de l’opération est exact, sans ellipse il y aurait bousculade de que. Du point de vue syntaxique l’emploi de que serait correct, mais il serait discutable du point de vue stylistique. Ce qui prime ici, vu la nature du texte, c’est la clarté de la phrase.

La seule tournure incorrecte consiste à faire l’ellipse du second que entre deux propositions longues ou ayant des sujets différents. Dans les autres cas, on a le choix.

Nœud gordien

Q. Dans la phrase suivante :

On ne savait pas combien d’heures de service les pompes avaient totalisé

totalisé s’accorde-t-il? Est-ce qu’on doit poser la question : Les pompes avaient totalisé combien d’heures? (donc invariable?). Ou : Les pompes avaient totalisé quoi? Des heures de service (donc totalisé s’accorderait avec le complément d’objet direct placé devant un verbe conjugué avec l’auxiliaire avoir). Pouvez-vous trancher ce nœud gordien?

R. Après combien de, le participe s’accorde avec le complément de combien seulement si celui-ci précède le verbe. On dit :

Je ne sais pas combien de fautes j’ai faites.

Mais :

Je ne sais pas combien j’ai fait de fautes

parce que le complément vient après le participe. Donc :

On ne savait pas combien d’heures de service les pompes avaient totalisées.

Mais :

On sait maintenant combien les pompes ont totalisé d’heures de service.

Observons que, dans les cas où le participe reste invariable, combien, placé en tête de la proposition, est séparé de l’objet direct auquel il se rapporte.

Si la question concerne aussi l’accord de totalisé même quand il n’est pas précédé de combien, il suffit de vérifier si le verbe peut se mettre au passif. Si on n’accorde pas duré dans les heures que le voyage avait duré, c’est qu’on ne dirait pas : les heures durées par le voyage. Le truc consiste donc à vérifier si on a affaire à un verbe intransitif. Totaliser étant transitif, on écrirait :

les heures de service totalisées par les pompes.

Si c’est transitif on accorde, sinon on n’accorde pas.

Âgés entre 14 et 25 ans ou âgés de 14 à 25 ans?

Q. Il me semble que la formulation âgés entre 14 et 25 ans est fautive. On dirait plutôt âgés de 14 à 25 ans. Avez-vous des sources qui pourraient confirmer ou infirmer mon opinion?

R. Le Grand Robert cite cette remarque du linguiste Brunot : « La portion de durée comprise entre deux dates données se marque de diverses manières : entre cinq et sept, de cinq à sept. » Si cette remarque sur la durée vaut aussi pour une échelle d’âges, de 14 à 25 ans et entre 14 et 25 ans veulent dire la même chose.

Cette équivalence reste valable tant qu’elle ne bute pas sur la syntaxe de l’adjectif âgé. À l’entrée « de », le Trésor de la langue française décortique ainsi la construction :

La modalité est une mesure, une évaluation (nombre, quantité, poids, dimension, âge, mensuration, distance, prix, etc.), la question correspondante est de combien?
a) Adj. + de + nombre. Long de, large de, haut de, profond de, âgé deetc. Un cailloutis en cuvette, large d’une toise (Balzac, Goriot, 1835).

On comprend comment un tour a pu contaminer l’autre. Rien n’empêche de dire : les jeunes qui ont entre 14 et 25 ans, les jeunes entre 14 et 25 ans ou même les jeunes de 14 à 25 ans. Ces tournures sont peut-être en mal d’étoffement, mais elles sont correctes et équivalentes. Dès qu’on emploie âgé, toutefois, on ne peut sauter le de.

Le tour douteux n’est pas absent de l’usage, loin de là. Si on demande à Google de chercher « âgé(e)(s) entre » + « ans », on obtient quelques dizaines de milliers d’exemples. Mais quand on fait la recherche avec « âgé(e)(s) de » + « ans », on en obtient des centaines de milliers (bien sûr, dans les deux cas, il y a un ménage à faire). J’ai constaté la même chose sur Alta Vista, où « âgé de » est beaucoup plus populaire que « âgé entre ». Si on n’a pas fini de rencontrer la tournure âgé entre, on est donc loin d’avoir abandonné le de. Ces statistiques ne sont qu’accessoires, mais elles montrent que l’usage tire du même ôté que la règle.

Qui fait quoi?

Q. J’aimerais savoir si, à votre avis, l’infinitif est bien employé dans la phrase :

L’entente prévoit des consultations afin de déterminer…

D’après moi, le sujet sous-entendu de déterminer n’est pas l’entente. Je trouve donc la phrase boiteuse.

R. En principe, le sujet de déterminer devrait être le même que celui de prévoir. C’est la règle classique. Il arrive parfois que les deux sujets soient différents. En termes techniques, le sujet du deuxième verbe pourrait être le complément d’agent sous-entendu du verbe de la principale, comme dans la phrase : Toute une mise en scène avait été préparée afin de le convaincre, c’est-à-dire préparée par les personnes qui voulaient le convaincre. C’est ce que Claude Bédard appelait le « sujet perdu » dans La traduction technique1. Mais on ne trouve pas la même construction en fouillant dans la structure profonde de notre phrase. On porrait y lire à la rigueur : L’entente prévoit des consultations qui seront faites par les personnes qui veulent déterminer…, mais même là le complément d’agent n’est pas complément ou « sujet perdu » de prévoir. Il aurait été plus simple d’écrire : prévoit des consultations qui permettront de déterminer, qui serviront à détermineretc. La construction est certainement relâchée.

Deux sujets ne valent pas mieux qu’un

Q. Que diriez-vous de laisser permet au singulier dans : Prendre les mesures et faire toutes les marques nécessaires permet de travailler plus intelligemment? (L’anglais, le chanceux, utilise le singulier : « Measuring and marking the job allows you to work smarter ».) Raisonnement en faveur du singulier : prendre et faire font partie d’une même procédure.

Le pluriel me semblerait bizarre : Prendre les mesures et faire toutes les marques nécessaires permettent de travailler plus intelligemment.

R. Le verbe doit être au singulier. La Syntaxe du français moderne et contemporain d’Hervé Béchade cite un vieux proverbe : « Donner et retenir ne vaut » et la conclusion de La mort du loup d’Alfred de Vigny :

Gémir, pleurer, prier est également lâche
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche…

L’idée est que les sujets forment une notion unique. Dans l’exemple du début, on pourrait aussi dire qu’il y a une ellipse, dans le genre : « la méthode qui consiste à prendre les mesures et à faire les marques… » Le pluriel serait bien étrange parce qu’il suggérerait que chacune des deux actions prises séparément, prendre des mesures et faire des marques, permet de travailler plus intelligemment – ce qui est sans doute faux. Comparez avec un autre proverbe : « Promettre et tenir sont deux ».

En dehors des cas plus ou moins évidents, il arrive que de bons auteurs prennent la liberté de mettre au singulier le verbe amené par plusieurs sujets, parce que manifestement ces derniers fusionnent dans leur esprit en une notion unique. L’écrivain Jean Giono ne se gêne pas dans le Voyage en Italie :

L’architecture guerrière du moyen âge […] et l’architecture politique de la Renaissance […] me touche plus, c’est-à-dire me donne un plaisir plus vif que l’architecture religieuse…2

Il récidive plus loin : Tout ce qu’ils ont fait dans la journée et tout ce qu’ils ont envie de faire demain passe dans leur musique3. Il n’est donc pas interdit de brocher un tel singulier dans une phrase. Seulement, il faut avoir du culot.

Notes