Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 7, numéro 1, 2010, page 25)

Q. J’ai une question concernant « responsable de + infinitif », car je crois me souvenir que c’était une correction que j’ai vue souvent dans mes textes. Toutefois, je révise actuellement un texte de ma recrue et je suis tentée de corriger ce que je crois donc être une erreur, mais là est le problème : je n’ai pas de source. Pouvez-vous m’éclairer? Merci!

R. Les traducteurs ont souvent des scrupules face à l’emploi de l’infinitif après responsable de, tout comme après le substantif responsabilité de. On veut bien être responsable de la gestion, mais pas jusqu’à être responsable de gérer, ni se voir confier la responsabilité de gérer. Il y a plusieurs années, une « fiche-repère » du Bureau de la traduction recommandait d’éviter les deux tours.

La réserve viendrait de ce que la personne qui est responsable a pour fonction première de rendre compte de la chose dont elle est responsable, sans être elle-même nécessairement la personne qui fait cette chose. Bien sûr, rien ne lui interdit de passer aux actes. Si on vous donne comme responsabilité la protection d’un personnage important, libre à vous de confier la tâche à des gardes du corps dont vous coordonnerez le travail ou de servir vous-même de bouclier. L’important est que votre responsabilité consiste d’abord et avant tout à rendre compte, à répondre de tout ce qui peut arriver. Être responsable, c’est répondre. Or l’infinitif sert à exprimer une action. Ainsi responsable et responsabilité mettent l’accent sur l’idée de rendre compte, l’infinitif sur cele d’agir. Voilà pourquoi les deux ne s’entendraient pas.

Derrière cet interdit se cache au fond une vaste question philosophique : qu’entend-on par faire une chose? On confie au ministre de la Défense la responsabilité de la défense du pays : pas d’infinitif parce qu’il ne défend pas lui-même le pays, ne prend pas les armes, n’accomplit pas l’action qu’exprimerait le verbe défendre. Son rôle est de prendre les mesures nécessaires pour que le pays soit défendu, en distribuant et en coordonnant les tâches. Il ne court pas le risque de mourir au champ d’honneur, mais il devra répondre de tout problème.

Mais même si le ministre se contente de veiller à ce que le pays soit défendu par d’autres que lui, n’est-il pas en train de faire quelque chose qui consiste justement à défendre le pays? Il est peu intuitif de penser que la défense est assurée seulement par le soldat armé ou le pilote du CF-18. Dira-t-on que Napoléon n’a pas vraiment fait la guerre parce que l’arme principale qu’il utilisait sur les champs de bataille était la lunette d’approche?

En cas de problèmes, un député de l’opposition pourrait bien interpeller le ministre à la Chambre : « Le ministre avait la responsabilité de défendre le pays. » Car sa tâche n’est-elle pas à la fois de défendre et de rendre compte? Notre responsable de la protection ne se contente pas lui non plus de rendre des comptes : il doit orchestrer un ensemble d’activités qui au bout du compte consistent à protéger quelqu’un. De même, le cadre à qui on confie la responsabilité de la gestion d’un service ne doit pas simplement rendre compte : il gère.

Il semble donc raisonnable d’ouvrir la porte à l’infinitif. De grands écrivains ne s’en sont pas privés, comme le montrent les exemples qu’on trouve au fil des articles, depuis longtemps d’ailleurs, dans le Grand Robert et le Trésor de la langue française.

Colette :

Une responsabilité écrasante pèse sur vous tous, — celle de protéger, de prolonger, d’embellir ma scintillante, ma précieuse petite vie d’elfe.
(à l’entrée écrasant du Grand Robert)

Jean d’Ormesson :

Bon nombre d’historiens […] ont la responsabilité assez lourde d’avoir contribué à cette contagion.
(enticher)

Jacques Chardonne :

Pauline prenait la responsabilité de modifier les chiffres.
(faux)

Quelques grandes signatures aussi dans le Trésor :

De Gaulle :

Je ne vous ai pas caché dans quel esprit j’acceptais la responsabilité de former et de diriger le gouvernement.
(former)

Cendrars :

[…] il assumait l’écrasante responsabilité de ravitailler les armées et la population civile.
(écrasant)

Étienne Gilson :

Tout se passait donc, pour les penseurs du moyen âge, comme s’ils eussent été chargés de la double responsabilité de maintenir une philosophie de la nature, tout en édifiant une théologie de la surnature, et d’intégrer la première à la seconde en un système cohérent.
(surnature)

Dans Régionalismes québécois usuels, publié en 1983, Robert Dubuc et Jean-Claude Boulanger créaient la phrase suivante pour illustrer en contexte l’emploi de sous-ministre :

C’est au ministre que revient la responsabilité de choisir son sous-ministre.
Conseil international de la langue française, 1983, p. 168

Et à l’entrée charger, le Trésor définit ainsi se charger de : « Prendre sur soi la responsabilité ou le soin de quelque chose ou de faire quelque chose ».

Mais les exemples avec responsable sont plus rares1. Dans les grands dictionnaires, je n’en ai trouvé que deux sous la plume d’écrivains. La première d’un auteur qui est une référence en français, Paul Léautaud :

On n’est pas plus responsable d’être intelligent que d’être bête.
(entrée fier du Grand Robert)

L’autre, à pilule dans le Trésor, de Louis-Ferdinand Céline, qui n’est peut-être pas cependant un modèle pour tout le monde :

Il en rigolait au souvenir… J’ai rien répondu… Je voulais pas être responsable de lui redorer la pilule…

On se doute que le tour n’est pas absent des journaux ni d’Internet. Je n’en donne que quelques exemples pour compléter le tableau. Souvent ils apparaissent dans les pages d’organismes publics ou internationaux, de ministères, d’établissements scolaires, de diverses organisations, — signe que le tour a peut-être trouvé sa place dans la langue administrative.

Tel ce communiqué du Secrétaire général de l’ONU publié en septembre dernier :

Ce matin, l’Assemblée générale a adopté sa première résolution sur la responsabilité de protéger, prenant note de mon rapport sur la mise en œuvre de la responsabilité de protéger…
communiqué du Secrétaire général de l’ONU (consulté le 19 janvier 2010)

On entend beaucoup parler de cette « responsabilité de protéger » depuis quelques années. Dans les documents officiels du Sommet mondial de 2005 où a été sanctionnée la notion, les rédacteurs ou les traducteurs de l’ONU parlaient du « devoir de protéger ». Mais responsabilité s’est répandu, sans doute sous l’influence de l’anglais. Aujourd’hui les sites officiels du Canada et de la France ont des sections entières consacrées à la « Responsabilité de protéger ».

Traduction officielle de la déclaration du président Obama à l’annonce du prix Nobel de la paix :

Tous ont la responsabilité de démontrer leurs intentions pacifiques.
Traduction officielle de la déclaration du président Obama à l’annonce du prix Nobel de la paix
October/20091009174745eaifas0.130047.html
(consulté le 19 janvier 2010)

Selon les termes employés par l’AFP et le Monde, les avocats français se sont mis en grève en 2007 :

[…] pour protester contre un projet du gouvernement envisageant de confier aux notaires la responsabilité de prononcer des divorces par consentement mutuel.
Le Monde, le 19 décembre 2007

Encore une fois, l’adjectif est moins fréquent. Mais il est quand même très présent. Nicolas Sarkozy fait comme De Gaulle :

Je vais proposer à New York que l’on travaille au rétablissement de cette confiance […] avec une réunion du Quartet, qui est officiellement responsable de suivre ces évolutions.
Interview du Président de la République sur Europe1
proche-orient/documents/extraits_de_l_entretien_accorde_a_
europe_1.60504.html

Sur le site du ministère de la Santé du Luxembourg :

Ces personnes sont aussi responsables de suivre toutes consignes et messages radiodiffusés.
site Web du ministère de la Santé du Luxembourg

Dans le plan établi par l’École Polytechnique de Montréal pour faire face à la grippe H1N1, adjectif et substantif sont employés avec l’infinitif :

Les enseignants sont responsables d’assurer la continuité de l’enseignement dans leur cours.

Les professeurs du département, avec l’appui de leurs étudiants, des techniciens, des chercheurs et des associés de recherche, ont la responsabilité d’assurer la continuité des activités critiques de recherche.
Site Web de l’École Polytechnique de Montréal – Plan de continuité – grippe A(H1N1)

Article d’un accord officiel entre un ministère français et un groupe de syndicats :

[…] l’organisme paritaire chargé de leur répartition étant seul responsable de suivre leur utilisation et d’en rendre compte auprès de l’administration.
Base des textes conventionnels en matière de formation professionnelle

Exemple tiré du journal La Croix du 28 juillet 2009 :

En rendant chacun responsable de gérer sa propre retraite, dans un système où il n’est pas question d’augmenter les cotisations ni d’emprunter pour payer les pensions, on mise sur le bon cheval.

Souvent responsable se fait accompagner de l’infinitif passé :

S’il accepte, c’est lui [le gouvernement] qui sera responsable d’être intervenu dans le champ parlementaire alors que le débat n’est pas terminé.
Le Monde, le 16 décembre 2008 (déclaration du Syndicat national des journalistes)

Mais les banques, comme le Crédit mutuel, sont responsables d’avoir délivré des prêts sans passer un coup de fil à l’emprunteur.
Le Monde, le 24 février 2009

C’est le sens moral, où il faut rendre compte de ses actes, de dommages commis, comme dans l’exemple de d’Ormesson cité plus haut. On a vu que dans les textes de l’ONU, le mot a davantage le sens de « devoir ». Parfois il veut simplement dire « être l’auteur de ». Il peut aussi avoir le sens d’« être chargé de », mais à condition d’avoir l’initiative de décisions, d’être juché à une certaine hauteur dans l’organisation; responsable ne peut simplement vouloir dire « devoir faire telle chose ». On voit que le sens du mot varie d’un contexte à l’autre. Il serait peu commode de distribuer les permissions et les interdits syntaxiques en fonction de nuances de sens parfois fines.

Il faut remarquer que la construction semble plus répandue au Canada qu’en France. Si je me fie à AltaVista, il y a deux fois plus de responsabilité de gérer, et beaucoup plus de responsable de gérer, sur les sites canadiens que sur les sites français. Les deux tours ont quand même une présence soutenue dans l’usage européen.

On peut comprendre les réticences. La construction n’est pas mentionnée comme telle dans les entrées correspondantes des dictionnaires, ce qui peut incliner à penser qu’elle ne fait pas partie du français standard. D’autre part, il est évident que l’adjectif est moins aimé que le substantif. Beaucoup de traducteurs qui acceptent l’infinitif après responsabilité hésitent devant responsable.

Mais les deux tours semblent être en train de s’installer de plain-pied dans l’usage. On ne peut les interdire au nom du sens. Leur syntaxe n’a rien de choquant. Sur le plan du style, ils coulent souvent de source, ce qui est un avantage décisif pour les locuteurs. On peut bien s’entêter à décréter qu’il faudrait dire : être responsable du choix du sous-ministre. Mais ce tour accumule les « de » et contient une ambigüité qu’évite habilement être responsable de choisir le sous-ministre, où l’action de choisir se rapporte directement à celui qui doit en répondre.

Il est douteux que les réticences survivent encore longtemps. Il faut toutefois ménager la susceptibilité des lecteurs réfractaires à tout ce qui n’est pas consigné dans les dictionnaires avec des points sur les i. On ne peut tordre le bras à l’usage non plus; se mettre à employer systématiquement un tour controversable peut provoquer de la résistance. Se le permettre, avec modération, et exiger des preuves de ceux qui crient à la faute.

Remarque