Jacques Desrosiers
(L'Actualité terminologique, volume 32, numéro 2, 1999, page 7)

« Il n’y a pas de verbe stupéfaire », dit le tout nouveau Dictionnaire des difficultés du français d’aujourd’hui de Larousse, qui met un astérisque pour indiquer que le mot est un barbarisme. Comme il n’existe pas, à plus forte raison ne peut-il avoir de participe passé.

Voilà pourquoi on ne saurait dire qu’on est stupéfait par quelque chose, car cela supposerait que quelque chose nous stupéfait, mais il n’existe pas de verbe stupéfaire. On peut cependant être stupéfié par quelque chose, parce qu’il y a en revanche un verbe stupéfier.

La confusion vient de ce qu’il existe, à côté du participe passé stupéfié, un adjectif stupéfait, qui lui n’a rien de barbare, et que les deux sont de parfaits synonymes. On peut dire qu’on est stupéfait de quelque chose, car dans cette construction c’est l’adjectif stupéfait qu’on emploie. Mais, précise l’ouvrage, « il ne faut pas attribuer à l’un des deux mots la construction de l’autre ».

Ceux qui collectionnent les règles se font donc servir une double portion dans cet ouvrage qui succède au fameux Thomas1 : non seulement le tour être stupéfait par quelque chose est fautif, mais, la gourmandise aidant, on ne peut pas dire non plus être stupéfié de quelque chose, puisque ce serait « attribuer à l’un des deux mots la construction de l’autre ». Je suppose que pour les puristes deux interdits valent toujours mieux qu’un. On se retrouve devant un tableau à double entrée où seules deux des quatre combinaisons possibles sont permises :

terme par de
stupéfait (adjectif)   X
stupéfié (participe passé) X  

Pour retenir la règle, il faut raisonner comme suit : dans être stupéfié par quelque chose, stupéfié est un verbe employé à la voix passive; c’est un mot d’action. Stupéfait est un adjectif : il exprime simplement un état; on est stupéfait tout court, stupéfait de quelque chose, stupéfait devant quelque chose, etc., mais on ne peut être stupéfait par quelque chose.

Les auteurs de l’ouvrage ne sont pas les seuls à exécuter le verbe stupéfaire, qui passe aussi un mauvais quart d’heure sous la plume virulente de Berthier et Colignon dans Le français écorché (1987) : « il est grammaticalement impossible, par conséquent il est interdit, de dire : « cela m’a stupéfait », « son discours nous a stupéfaites », car stupéfait n’est pas le participe passé d’un certain verbe « stupéfaire » qui n’a jamais existé; donc, stupéfait ne saurait entrer dans la conjugaison composée d’un verbe imaginaire ». « Grammaticalement impossible… interdit… n’a jamais existé… verbe imaginaire. » On sent que ça va chauffer si quelqu’un ose employer le mot

D’autres grammairiens aussi nous mettent en garde, bien que de façon plus calme, contre ce verbe. Mais ce qu’a d’unique, et d’étonnant, le Dictionnaire des difficultés de Larousse est que cet ouvrage est le seul à ma connaissance à condamner explicitement la tournure être stupéfié de quelque chose, qu’on retrouve sous les meilleures plumes et depuis belle lurette. Le Trésor de la langue française et le Grand Larousse notamment citent cette phrase du Père Goriot : « Rastignac… descend avec les sept mille francs, ne comprenant encore rien au jeu, mais stupéfié de son bonheur. » Voltaire l’avait employée dans une lettre au siècle précédent : « Je suis encore tout stupéfié de votre intrépidité » (cité pr Grevisse dans Le français correct), et Romain Rolland au siècle suivant. Grevisse dans ses Problèmes de langage (1962) et Dupré dans son Encyclopédie du bon français (1972) donnaient tous deux l’exemple j’en suis resté stupéfié, où en équivaut à un complément construit avec de.

Dans tous ces exemples, en fait, stupéfié est employé comme adjectif : c’est un simple qualificatif, il désigne un état. Or beaucoup de participes passés en français (enchanté, interloqué, par exemple) sont employés parfois avec une valeur verbale (leur maison était enchantée par sa présence, être interloqué par quelqu’un), parfois avec la valeur d’un adjectif (nous sommes enchantés de votre collaboration, je suis resté interloqué). On ne voit pas pourquoi on ne pourrait pas faire la même chose dans le cas de stupéfié. Certains écrivains ne se privent même pas, comme le montrent les exemples cités par les dictionnaires, de l’employer de façon absolue, sans préposition (Anne Desbaresdes resta un long moment dans un silence stup&eacue;fié, écrit Marguerite Duras). Grevisse notait dans Problèmes de langage : « le participe passé simple stupéfié se prend fort bien comme adjectif, et, dans cet emploi, il est l’équivalent exact de stupéfait ».

Si les grammairiens ont des réserves à propos de stupéfié de, elles sont fort discrètes, pour ne pas dire secrètes. En général, ils ratifient les tours stupéfait de et stupéfié par, mais sans condamner explicitement stupéfié de. C’est ce que faisait Thomas lui-même. Là-dessus Hanse2 se démarque, mais sa recommandation est loin d’être limpide : « Dire : … Il a été stupéfié par cette nouvelle ou stupéfait d’apprendre cela. » Que doit-on lire entre les lignes? Qu’il faut éviter non seulement le tour il a été stupéfait par cette nouvelle, mais aussi le tour il a été stupéfié d&rsqo;apprendre cela? Mais on ne voit pas ce qui empêcherait d’employer stupéfié comme participe-adjectif. Dupré donnait précisément cet exemple il y a un quart de siècle : « On peut dire : … il a été stupéfié de l’apprendre. »

Le seul intrus dans cette affaire, c’est stupéfait par. La faute à éviter consiste à employer stupéfait dans des constructions passives. Le tableau à retenir est plus simple :

terme par de
stupéfait (adjectif)   X
stupéfié (participe passé) X X

Pourquoi le nouvel ouvrage de Larousse annonce-t-il tout d’un coup en 1998 qu’on ne peut plus dire être stupéfié de quelque chose? C’est un mystère.

Il y a un autre mystère.

Ce verbe imaginaire, inexistant, fantomatique, presque décrit comme hallucinatoire par Berthier et Colignon, est accueilli par le Petit Larousse, le Petit et le Grand Robert, le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (GDEL), et mentionné dans la nomenclature du Trésor de la langue française. Pour un verbe qui n’existe pas, il a de la présence. Bien sûr, ces dictionnaires limitent son emploi à la 3e personne du singulier de l’indicatif présent et aux temps composés, mais ils ne formulent aucune autre restriction sur son usage. C’est un verbe défectif, soit, c’est-à-dire dont la conjugaison est incomplète, comme bruiner, s’ensuivre ou choir. Mais il y a tout de même une marge entre un verbe défectif et un verbe « imaginaire ».

Stupéfaire n’a pas eu une existence très orthodoxe. Au commencement était stupéfier, vers la fin des années quatorze cent. Un siècle et demi plus tard apparaît, par suite d’une confusion, l’adjectif stupéfait. Le Grand Robert le relève dans L’étourdi de Molière. Cent ans après, vers 1776 selon le Robert historique, le mot donne naissance à stupéfaire. Le verbe, tout barbare qu’il est, gagne la faveur de certains écrivains. Le bon usage cite, mais avec dédain, cette phrase de Flaubert : « Cela me stupéfait. » D’autres écrivains feront aussi passer stupéfait de la catégorie des adjectifs à celle des verbes. Mais le verbe se cantonnera à la 3e personne de l’indicatif présent etaux temps composés, c’est-à-dire aux seuls temps et personnes où il apparaît sous la forme stupéfait. Personne ne veut voir ni entendre des tours comme ils me stupéfont, mais tout se passe comme si stupéfait, dans sa forme verbale, était devenu une sorte de barbarisme de bon aloi. C’est ainsi que l’on trouve aujourd’hui dans le GDEL un exemple comme Pierre me stupéfait toujours quand il est au volant et, à un temps composé, la phrase Elle a stupéfait tout le monde en réussissant, dans le Petit Larousse.

Deux clans s’opposent : les grammairiens qui n’aiment pas stupéfaire face aux dictionnaires qui le consignent. On comprend la gêne des grammairiens : comment le participe passé d’un verbe a-t-il pu apparaître avant même que le verbe existe? C’est pourquoi même les plus tolérants d’entre eux continuent de considérer ce verbe comme une bizarrerie de la langue littéraire. Et il est bien possible que les dictionnaires ne finiront jamais par avoir raison de leur réticence. Goosse fait remarquer dans le Bon usage que la plupart des verbes défectifs sont « condamnés à disparaître ou du moins à ne subsister que dans des locutions toutes faites ». Il y a sans doute peu de chances que stupéfaire en vienne à prendre la place de stupéfier, qui, lui, se conjugue à tous les temps et à tous es modes aussi aisément que le verbe aimer. Mais on comprendra que des Flaubert par-ci par-là se mêlent de temps en temps.

NOTES