Jean Delisle
(L'Actualité langagière, volume 9, numéro 3, 2012, page 12)

Trois traités ont scellé la guerre de Conquête : les Articles de la capitulation de Québec (1759), les Articles de la capitulation de Montréal (1760) et le traité de Paris (1763). Ces traités garantissent aux Canadiens* la libre possession de leurs biens, la liberté de commerce, le libre exercice de leur religion de rite catholique romain et le droit de rentrer en France dans les dix-huit mois. Ils ne renferment, toutefois, aucune disposition sur la langue française. Quelle conséquence cela a-t-il eu sur la langue du commerce des fourrures?

Le changement d’allégeance que la Conquête impose aux Canadiens ne les détourne pas de ce commerce dans lequel ils excellent. Tant s’en faut. L’amnistie accordée, en 1681, par les autorités de la Nouvelle-France aux coureurs des bois qui chassaient sans « congé » les animaux à fourrure avait fait naître une nouvelle profession, celle de « voyageur** ». Bon nombre de jeunes s’étaient alors mis au service de marchands montréalais possédant un permis de traite.

Une main-d’œuvre qualifiée indispensable

Après la Conquête, le nombre de voyageurs a bondi, principalement à la suite de la création de la Compagnie du Nord-Ouest (CNO), en 1783, féroce concurrente de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), fondée à Londres en 1670, et de l’American Fur Company (AFC), fondée par J. J. Astor et qui a existé de 1808 à 1842. L’expansion du commerce des fourrures a nécessité le recrutement d’une abondante main-d’œuvre. Même si les nouveaux employeurs sont Anglais, la langue de travail demeurera néanmoins le français.

Dans son étude Les voyageurs et leur monde, Carolyn Podruchny1 évalue le nombre de voyageurs à 500 en 1784, à 1500 en 1802 et à 3000 en 1821 au plus fort des activités de traite. « L’expérience acquise par les Canadiens français dans le commerce des pelleteries en territoire amérindien, leur connaissance des langues autochtones, leur habileté à manier les canots d’écorce et leur adaptation à la vie sauvage les rendit indispensables2. » Aux États-Unis également : [traduction] « La proportion de “Français” par rapport aux Américains dans le commerce des fourrures n’était pas de un pour quatre, mais bin de quatre pour un3. »

Si les Canadiens dominent l’industrie par leur nombre, ils en occupent cependant les échelons inférieurs. Ce sont les Anglais, les Écossais et les Irlandais qui sont au sommet de la pyramide. On appelle « bourgeois » les actionnaires (CNO) ou les associés (CBH) qui détiennent les postes de direction. Les Canadiens, eux, sont voyageurs, guides, trappeurs, trafiquants, messagers, cuisiniers. Analphabètes pour la plupart, ils ne pouvaient guère être promus commis ou chef d’un poste de traite. Ils assument essentiellement des tâches de subalternes. Mais ces exécutants parlent français.

Au sein de cette organisation, les interprètes appartiennent à une classe à part. Occupant un échelon intermédiaire entre les engagés et les bourgeois, ils forment une espèce d’aristocratie, jouissent de privilèges fort appréciables et touchent une rémunération supérieure à celle des autres employés.

Une communauté d’esprit

La région des Grands Lacs, interdite avant 1760 aux marchands anglais, s’ouvre dorénavant à tous ceux qui ont le courage de s’y aventurer. Il aurait été irréaliste d’y bannir du jour au lendemain les Canadiens pour les remplacer par des traiteurs anglais inexpérimentés et ignorant les langues autochtones.

Les trafiquants canadiens avaient noué avec les Amérindiens de solides liens d’amitié. À ce propos, le biologiste Walter Sheppe fait le constat suivant dans le prologue de son édition du récit de voyage d’Alexander Mackenzie (1764-1820) :

[traduction] Les trafiquants de fourrures ont vécu dans l’intimité des Indiens. Ils ont partagé leur mode de vie et épousé leurs femmes. Ce faisant, ils ont été les premiers à dominer ces contrées sauvages. Les liens d’amitié qu’ils tissaient avec les Autochtones leur permettaient de circuler librement là où d’autres n’auraient jamais osé s’aventurer4.

C’était pour ces aventuriers un mode de vie tout autant qu’un gagne-pain.

Il régnait, en effet, entre Indiens et Canadiens une réelle complicité. L’un des premiers Anglais à venir tenter fortune dans le commerce des fourrures au lendemain de la Conquête, Alexander Henry (1739-1824), n’a pas tardé à le constater : « Par leurs connaissances, leur résistance et leur compétence, seuls les Canadiens sont engagés dans ces aventures, ce qui leur vaut, à eux comme à leurs employeurs, le monopole du commerce des fourrures5. »

Cela est si vrai que, lors de son premier voyage entre Montréal et Michilimackinac, en 1761, Henry, sur les conseils de son guide Étienne-Charles Campion, dissimule ses origines anglaises en se déguisant en voyageur canadien afin d’éviter d’être massacré par les Indiens.

Les Canadiens, ces « gens du pays », se dispersent sur tout le territoire et jusqu’aux Illinois. Ils poursuivent aussi l’exploration au-delà des Grands Lacs, se répandent vers l’Ouest et atteignent les rives du Pacifique. Depuis La Vérendrye (1685-1749) et ses fils, ils y détiennent « une sorte de droit de préemption6 ». Des centaines d’entre eux, disséminés dans l’Ouest, vivent parmi les Indiens. La race des Métis est née de ces contacts quotidiens.

Empreinte de la langue française

La supériorité numérique des francophones dans le commerce des pelleteries faisait en sorte qu’il était avantageux pour les anglophones d’apprendre le français. La connaissance de cette langue était même un critère de qualification pour ceux qui occupaient des postes dans lesquels ils devaient communiquer avec les engagés. Un Anglais chef de poste pouvait passer jusqu’à un an sans avoir personne avec qui parler dans sa langue7.

Photo du voyageur, sa femme autochtone et un enfant.
Fig. 1 – Le voyageur, sa femme autochtone et un enfant.

Il est bien connu que le français s’est incrusté dans la toponymie de l’Ouest du pays, y compris au sud de la frontière. Les journaux et les récits de voyage de plusieurs trafiquants anglais sont émaillés d’expressions françaises qui témoignent de la présence quotidienne de Canadiens dans leur entourage. Celui de John McLean, par exemple, renferme, entre autres, les expressions « compagnons de voyage, casseaux, voie de fait, politesse, partout, débris, solitaire, faux pas, au bout du compte8 ». Ce McLean (1799-1890) avait d’ailleurs appris le français auprès d’un curé de Yamaska.

Le journal de John McDonnell (1768-1850) fourmille aussi d’expressions françaises reproduites en italiques dans le texte anglais. Peter Pond (1739-1807) connaissait le français avant de se faire traiteur. « Dans ses mémoires, il se moque légèrement de Jonathan Carver, son devancier, qui voyageait en pays indien “sans comprendre ni le français ni l’indien9”. » Très peu de Canadiens ont appris l’anglais, alors que les bourgeois de la CNO, leurs commis et, à leur exemple, la plupart des commerçants anglais ont appris le français10.

La langue des voyageurs et des traiteurs

La langue de la traite possédait son vocabulaire propre. Outre les expressions bien connues telles que « voyageur, Pays d’en haut, bourgeois, engagé, brigade, mariage à la façon du pays***, ceinture fléchée », certaines expressions désignaient des réalités précises associées au commerce des pelleteries.

Ainsi, on distinguait le « canot de maître » (10 m de long) du « canot du nord » (6 m) du « canot bâtard » (moins de 6 m). Selon sa position dans l’embarcation, le pagayeur était un « devant », un « milieu » ou un « bout ». On faisait un « hivernage », des « demicharges » ou des « décharges » lors des « portages ». Un « homme libre » ou un « traiteur » pouvait être « en dérouine », c’est-à-dire parti faire la traite chez les Indiens, loin du poste de traite. On disait aussi « courir en dérouine ». Les chansons que les voyagurs chantaient correspondaient au type de canot utilisé. Il y avait les « chansons à la rame », les « chansons à l’aviron » et les « chansons de canot à lège ».

Photo d’une descente des rapides dans un canot de maître.
Fig. 2 – Descente des rapides dans un canot de maître.

On appelait dédaigneusement « mangeurs de lard » les nouveaux voyageurs moins hardis qui, de Montréal, n’allaient pas plus loin que Grand-Portage – Thunder Bay – à l’extrémité ouest du lac Supérieur et qui, n’étant pas accoutumés au pemmican et à la sagamité (bouillie à base de farine de blé et de maïs), regrettaient les bons repas de leur mère, surtout le pain et le lard. Le pemmican est de la viande de bison séchée au soleil, puis pilée avec de la graisse fondue jusqu’à former une pâte solide assez fade, mais qui se conservait des mois durant.

« Aller en parole » est une belle expression qui signifie aller en mission, diplomatique ou commerciale, afin de négocier une entente. On la relève dans le journal de voyage du traiteur Jean‑Baptiste Trudeau (1748-1827) : « Lorsque je fus en parole à la nation chaguienne dans le cours de l’été de l’année 1795, où je vis et parlai à plusieurs chefs11… »

Les « cassettes » (petits coffrets) servaient à transporter les petits effets personnels, tels que médicaments, couteaux, fourchettes. Un « taureau » est un solide sac en peau de bison pouvant contenir jusqu’à 40 kg de pemmican, mot dont il est devenu synonyme. À distinguer du « paqueton » ou ballot de peaux de castor.

« Faire une pipe » (honni soit qui mal y pense!) est une autre expression propre au langage des voyageurs. Ceux-ci pagayaient de 15 à 18 heures par jour, tout en gardant leur bonne humeur. Tous les quatre à cinq kilomètres, ils faisaient une pause pour se détendre en fumant une pipe. La distance parcourue entre ces arrêts finit par être appelée une pipe. Le voyageur est généralement représenté avec son inséparable pipe.

Photo du voyageur et son inséparable pipe.
Fig. 3 – Le voyageur et son inséparable pipe.

Dans l’Ouest, l’unité monétaire, le « plue », est fondée sur la valeur assignée à une peau de castor. Son équivalent anglais est le made-beaver (MB). Au comptoir de la CBH à Fort Albany en 1733, pour une plue, les Indiens pouvaient obtenir l’un ou l’autre des articles suivants : 12 aiguilles, 4 briquets, 2 boîtes de tabac, 2 chemises, 2 couteaux ou 1 couverture. Le « faon » est une unité de mesure correspondant à la quantité contenue dans une peau de faon; soixante faons d’avoine, par exemple, procuraient trois barils de rhum.

Les voyageurs et les trappeurs aménageaient des « caches » généralement le long des cours d’eau. Dans ces fosses de deux mètres de profondeur environ, ils entreposaient des provisions, des marchandises et même des canots en vue d’une utilisation ultérieure. Ils les recouvraient ensuite de peaux séchées, d’herbe, d’écorce et de branchages. Le mot « cache » trouve aujourd’hui de nombreux emplois, dont un en informatique.

Depuis 1968, en effet, une « mémoire cache » est une mémoire tampon servant à conserver une copie des instructions et des données fournies par la mémoire centrale et que le processeur utilisera éventuellement. Cache memory (mémoire cache) a remplacé slave-memory, datant de 1965. Ce sens moderne et analogique du mot « cache » provient directement du vocabulaire des voyageurs. Tout comme les mots « portage » et « prairie », il a pénétré dans la langue courante.

Il est permis de penser que c’est aussi beaucoup par l’intermédiaire des trafiquants, des interprètes et des missionnaires que la langue française s’est enrichie de nombreux amérindianismes, dont achigan, babiche (ababich, en micmac), caribou, maskinongé et ouaouaron.

Photo d’un portage.
Fig. 4 – Un portage.

De la fourrure à la foresterie

[Traduction] « Le français a été la langue “officielle” du commerce des fourrures », a prétendu l’historienne Grace L. Nute12. Cette affirmation n’est que partiellement vraie. S’il est indéniable que dans les forêts, sur les cours d’eau et dans les postes de traite, le français était la langue d’usage en raison de la prédominance des Canadiens dans ce commerce, il faut reconnaître que c’est l’anglais qui était la langue officielle de cette industrie.

Les dirigeants des grandes compagnies de traite – bourgeois, associés, actionnaires – étaient anglophones, et c’est en anglais essentiellement qu’ils administraient leurs affaires à la baie d’Hudson (dans les postes de Churchill, York Factory et Fort Albany), à Londres, à Grand‑Portage (renommé Fort William) ou à Montréal, capitale de la traite des fourrures. Très peu de francophones étaient membres, par exemple, du prestigieux Beaver Club de Montréal.

Il n’est pas faux d’affirmer qu’avant la Conquête le français était la langue « officielle » de la traite, mais, à partir de 1760, et surtout après la fondation de la CNO et de l’AFC, le français en a été la langue de travail. Si l’on désignait parfois la CNO « the French company », c’est uniquement parce qu’elle comptait à son service une très forte majorité de Canadiens français, beaucoup plus que la CBH, qui était la « compagnie des Anglais ».

Vers le milieu du 19e siècle, l’industrie forestière a remplacé la traite des fourrures comme principale activité économique au pays et, peu à peu, la langue des travailleurs forestiers, les lumberjacks, a intégré de nombreux anglicismes, l’anglais étant le plus souvent la langue des dirigeants, des fournisseurs et des clients de cette nouvelle industrie. L’histoire ne s’est pas répétée.

Source des illustrations

Figures 1, 3 et 4 – Gravures de Carl W. Bertsch tirées de l’ouvrage de Grace L. Nute, The Voyageur, 1931, p. 176, 2 et 34.

Figure 2 – Descente des rapides (détail) de Frances Anne Hopkins, 1879, Bibliothèque et Archives Canada, C-002774.

Remarques

Notes