André Racicot
(L'Actualité langagière, volume 4, numéro 4, 2007, page 24)

S’il est un sujet qui embête les langagiers, c’est bien celui-là. Que faire avec une adresse en Grèce? Au Japon? Au Brésil? Faut-il conserver l’adresse dans la langue originale? Et que faire lorsque celle-ci a déjà été traduite en anglais? Faut-il la laisser telle quelle ou bien la retraduire en français? Bienvenue dans le monde timbré des adresses à l’étranger.

L’Union postale universelle, dont le siège est à Berne, en Suisse, est une organisation internationale qui a pour mission d’élaborer des normes postales pour tous les pays. Le français est la langue officielle de l’organisation. Toutefois, l’anglais a été adopté en 1994 comme langue de travail de son Bureau international. Les principes que l’Union retient au sujet des envois à l’étranger sont simples : 1) écrire dans la langue du pays de destination; 2) utiliser le français ou l’anglais, à la rigueur. Mais il n’est pas garanti que le courrier se rendra à bon port.

Écrire dans la langue du pays relève de l’évidence. Imaginons le cas suivant :

Egregio Signore André Racicot
Traduttore
Uffizio della Traduzione
Servizio degli Affari stranieri
Piano della Terrazza
Camera 40
125, via Sussex
Ottawa, Ontario
Canada

Un Italien désirant communiquer avec mon auguste personne, et qui s’y prendrait de cette façon, aurait bien peu de chance de voir sa missive me parvenir. Il est évident que le facteur ne comprendrait pas un mot de l’adresse et que la lettre serait renvoyée à l’expéditeur. Celui-ci devrait donc réécrire l’adresse tout en français ou en anglais. Vraiment? Ce n’est peut-être pas aussi simple.

Transposons cet exemple au Canada. Imaginons que vous habitez à Toronto et désirez écrire à une amie qui étudie à Vérone. Votre adresse devrait être libellée ainsi :

Madame Louise Lafontaine
Scuola di Lingua Francese
Via della Torre, 17
Verona
Italy

Pensons-y bien. Tous les éléments de l’adresse ne sont pas lus par la même personne et nous devons en tenir compte. Tout d’abord, le titre de civilité de votre correspondant est en français puisque c’est à cette personne, et non au facteur italien, que vous vous adressez. Le fait d’écrire « Madame » n’a aucune incidence sur la livraison du courrier. Quant à l’odonyme comme tel, il ne se traduit évidemment pas (le facteur italien ne comprendrait rien à « 17, rue de la Tour »); il faut donc l’écrire dans la langue de Dante, tout comme le nom de la ville, puisque c’est en Italie que ces indications seront lues. Enfin, le nom du pays de destination, l’Italie, doit être écrit en anglais, puisque c’est la poste canadienne à Toronto qui acheminera la lettre vers le Vieux Continent.

Le résultat est assez surprenant. Nous avons une adresse en plusieurs langues! Le titre de civilité est en français, le corps de l’adresse en italien, mais le nom du pays est en anglais. Voilà une lettre qui a du cachet… De fait, nous sommes condamnés à suivre ce modèle étrange, mais logique, même s’il va à l’encontre de notre volonté d’uniformiser. Dans le cas qui nous occupe, l’uniformisation est impossible.

Mais, dans bien des cas, les adresses sont consignées dans les dossiers ministériels à titre indicatif, sans que du courrier soit nécessairement envoyé. Les composantes de l’adresse peuvent alors être traduites pour faciliter la compréhension des lecteurs, étant entendu qu’une telle adresse ne pourrait jamais être inscrite sur une enveloppe expédiée à l’étranger.

Un grand nombre de pays n’utilisent pas l’alphabet latin. Par exemple, si vous désirez envoyer une lettre en Russie, l’adresse devra être écrite en russe, donc en caractères cyrilliques.

Toutefois, il y a fort à parier qu’on n’écrira jamais une telle adresse en russe dans un document qui sera diffusé à l’extérieur des bureaux du gouvernement. Imaginons, par exemple, une liste d’établissements d’enseignement à l’intention des Canadiens souhaitant parfaire leurs études dans le pays de Tolstoï. En voici un élément :

Institute of Mechanics,
Moscow State University Lomosonov

Michurinsky Prospekt 1
Moscow, Russia

Très souvent, les noms d’organismes comportent une traduction courante en anglais et en français; autrement, nul ne pourrait comprendre de quoi il est question. C’est d’ailleurs le cas pour les grandes institutions politiques des pays étrangers (présidence, Parlement, ministères). Dans l’exemple ci-dessus, on constate que le nom de l’université et celui de l’institut sont énoncé en anglais. Cependant, il en va autrement de l’odonyme, qui est resté en russe.

Le traducteur francophone traduira les noms de l’université et de l’institut, ce qui est logique puisqu’ils l’ont déjà été en anglais. Toutefois, l’odonyme exige une attention spéciale. Comme je l’ai expliqué dans un autre article (vol. 2, 4, décembre 2005), le russe, qui s’écrit en caractères cyrilliques, doit être translittéré dans les langues à alphabet latin. Dans le cas qui nous occupe, la translittération a été réalisée en anglais et reflète la prononciation russe originale. L’odonyme doit donc être réécrit en français, pour en respecter la phonologie. Ce qui donne :

Institut de recherche en mécanique
Université d’État Lomosonov de Moscou
Prospekt Mitchourinsky 1
Moscou, Russie

Désespoir! Nous nous retrouvons de nouveau avec une adresse à multiples facettes. Le nom de l’organisme a été traduit en français, de même que la ville et le pays, mais pas l’odonyme, qui demeure en russe.

Dans certains cas, par souci de clarté, on peut décider de le traduire. Dans l’exemple qui précède, le mot « Prospekt » aurait pu être rendu par « boulevard » ou « perspective ».

Comme on le voit, la traduction des adresses étrangères n’est pas de tout repos. Le traducteur devra savoir à quoi cette adresse servira au juste. Est-ce une liste indicative? Si oui, il peut décider de pousser la traduction plus loin. Si ce n’est pas le cas, il devra se montrer plus prudent et garder en tête que ce qui est inscrit sur l’enveloppe sera lu par un facteur étranger.