Céline Labrosse
(L'Actualité langagière, volume 3, numéro 4, 2006, page 30)

(Article rédigé en nouvelle orthographe, citations comprises.)

Les avancées des femmes ces dernières décennies ont renouvelé sensiblement les rôles et fonctions traditionnellement dévolues à chacun des sexes. Précédemment confinées dans la sphère privée, les femmes ont depuis intégré massivement le marché du travail et y exercent des tâches et des influences diverses. Ainsi les statistiques québécoises révèlent-elles qu’en 2004, 58 % de la population étudiante universitaire est composé de femmes. Les étudiantes sont maintenant prédominantes dans certaines disciplines tels la médecine, le droit, la pharmacie et la dentisterie. Dans le secteur de l’emploi, notons que 78 % des mères d’enfants de moins de 6 ans sont sur le marché du travail, que plus de 42 % des emplois à temps plein sont occupés par des travailleuses et qu’en 2004-2005, les travailluses représentent déjà au moins le tiers des agronomes, des comptables, des chimistes, des dentistes et des médecins. Du côté du pouvoir, observons qu’en 2006, 32 % de la députation de l’Assemblée nationale du Québec est constituée de députées et que 37 % des ministres sont des femmes.

Comme la reconfiguration sociale des sexes se constate à l’échelle de l’Occident, il est permis d’appliquer ces statistiques, à quelques nuances près, à l’Amérique du Nord ainsi qu’à la France et aux autres pays européens, en dépit des particularités qui leur sont propres.

Par ailleurs, si ces données partielles dévoilent quelques pans de l’architecture sociale actuelle, on constate que le langage s’est développé corrélativement, engendrant dès lors des titres féminins innovateurs, des expressions inédites et des règles syntaxiques inusitées. Des articles antérieurs ont déjà fait état du sexisme des entrées femme et homme dans les dictionnaires, à la fois dans les définitions, les exemples, les citations, les renvois. Or, qu’en est-il en 2006? Il s’avère pertinent de se demander si les dictionnaires de grande diffusion ont suivi le courant en adaptant leur contenu à ces nouvelles réalités. Pour ce faire, j’ai analysé les articles des mots femme et homme dans le Petit Robert 2006 (PR) et le Petit Larousse 2006 (PLI), plus spécifiquemet au regard des expressions qui y sont citées en exemple. On trouve le contexte desdites expressions sur le site www.langagenonsexiste.ca.

Les femmes

Le PLI offre une vision laconique du rôle des femmes : celles-ci sont brave femme, femme de parole, femme de lettres, femme au foyer, bonne femme (voir bonhomme, écrit-on), femme de ménage (ajoutant qu’en Belgique, on dit femme d’ouvrage). Hors de la sphère privée, les deux seuls domaines reconnus aux travailleuses constituent les lettres et le ménage.

Dans le PR, la description est visiblement plus élaborée : on y joint plusieurs expressions qui cernent d’autres créneaux tels que les caractéristiques physiques [(petit) bout de femme] et le comportement sentimental et sexuel [femme mangeuse d’hommes (cf. mante religieuse), femme-objet]. Soulignons également celles qui comportent les mots bonne femme : des remèdes de bonne femme, des rideaux bonne femme, une vieille bonne femme, une petite bonne femme. À noter que ces deux mots ne sont jamais agglutinés en bonnefemme, bien que cette graphie se rencontre parfois, comme dans le titre du livre La bonnefemme de neige.

Toutefois, aux fins d’analyse comparative, deux catégories retiennent davantage l’attention, à savoir les traits de personnalité ou les qualités :

femme de caractère
faible femme
femme de devoir
femme d’action
femme de tête
maitresse femme

ainsi que les caractéristiques sociales et professionnelles :

femme du monde
femme dans les ordres
femme chef de famille
femme d’affaires
femme politique
femme d’État
femme de lettres
femme au foyer
femme de chambre
femme de charge
femme de ménage

Cette fois, à l’extérieur du secteur privé, les travailleuses se concentrent dans la religion, les affaires, la politique, les lettres et le ménage.

Les hommes

Dans le PLI également, l’entrée est plus courte que celle du PR. On relève ainsi uniquement brave homme, méchant homme, homme d’action, homme d’État, homme d’affaires, homme du monde, homme de loi, homme de main.

Pour sa part, le PR expose un portrait plus fourni des nombreuses expressions formées avec le mot homme au sens de être humain mâle. Les catégories prédominantes retenues aux fins de cette étude concernent d’abord les traits de personnalité ou les qualités :

homme fort
brave homme
saint homme
honnête homme
homme d’action
homme de bien
homme de mérite
homme de confiance
homme de génie
homme d’esprit
homme de gout
homme de qualité
homme du peuple

Puis sont retenues les caractéristiques sociales et professionnelles, qui embrassent un ensemble étendu de domaines : du statut reconnu dans la haute société à la politique, en passant par la justice, les affaires, la religion, les lettres, l’art, l’armée, la domesticité, le ménage, etc.

homme public
homme politique
homme de poids
homme du monde
homme de condition
homme de peu
homme d’État
homme de loi
homme d’affaires
homme d’Église
homme de lettres
homme de l’art
homme de guerre
homme de troupe
homme de mer
homme d’équipage
homme de quart
homme de barre
homme de vigie
homme de peine
homme de ménage
homme de paille
homme de main

La norme dans les dictionnaires

Des données recueillies émerge d’abord le fait que le PR offre une plus grande variété d’expressions à quiconque s’intéresse à cet aspect de la langue. Cette particularité mérite d’être soulignée puisqu’elle reproduit plus fidèlement la réalité.

D’autre part, il apparait que si l’on ne s’en tenait qu’aux expressions consignées dans les éditions les plus récentes du PR et du PLI, on se devrait de constater que les caractéristiques sociales et professionnelles des femmes se situent en deçà de celles de leurs concitoyens, à la fois aux plans qualitatif et quantitatif. Les travailleuses n’œuvrent ni dans le secteur de la justice, ni dans les arts, ni dans l’armée, et ce sont leurs qualités personnelles qui en souffrent au premier chef : aucune femme forte, sainte femme, honnête femme, femme de bien, femme de mérite, femme de confiance, femme de génie, femme d’esprit, femme de gout, femme de qualité, femme du peuple.

Elles ne sont non plus ni femme publique, ni femme de poids, ni femme de condition, tous attributs positifs, ni, par ailleurs, femme de peu, bien que les femme de chambre, femme de charge et femme de ménage appartiennent déjà à cette condition sociale. Notons que du côté de leurs concitoyens, on ne reconnait aucun homme de caractère, faible homme, homme de devoir, homme de tête ni maitre homme.

Ce traitement différencié selon le sexe trouve sa source dans la méthodologie adoptée par les maisons de dictionnaires, lesquelles enregistrent le » bon » usage linguistique d’une société à une époque donnée, suivant un cycle d’à peu près dix ans. C’est en effet après ce laps de temps que ces ouvrages font l’objet d’une refonte considérable.

Et en quoi consiste donc ce « bon » usage? Les principaux critères justifiant l’inclusion d’un mot ou d’une expression sont la fréquence, l’étendue des sources, la durée dans le temps et son degré d’importance. De tous les critères, c’est le dernier, au demeurant fort subjectif, qui aura préséance sur les autres. Il incombe donc aux lexicographes d’évaluer la pertinence d’un mot ou d’une expression, puis de rendre une décision qui a peu à voir avec la fréquence ou l’étendue des sources. Ainsi, un dictionnaire a-t-il décidé d’intégrer « nettoyage ethnique » lorsque cette expression a atteint son apogée et que son domaine d’utilisation se restreignait entièrement à l’ex-Yougoslavie, en dépit du fait que la recherche des sources n’&eacue;tait pas achevée. En 1994, une autre maison de dictionnaires a inclus « propriété intellectuelle » mais a rejeté « multiculturalisme » alors que les mêmes critères de sélection s’appliquaient à ces deux néologismes. De même, « SIDA », apparu en 1982, a rapidement figuré dans les dictionnaires de grande diffusion en raison des préoccupations sociales que le phénomène suscitait. En somme, comme je l’ai écrit ailleurs, « il appert que la décision finale quant à l’acceptation ou au rejet d’un mot revient aux lexicographes et qu’elle peut s’appuyer sur des arguments tantôt rationnels, tantôt contradictoires, parfois subjectifs et inévitablement idéologiques. L’inclusion ou l’exclusion d’un mot dans les dictionnires dépasse donc largement le cadre d’une simple évaluation quantitative pour ceindre nombre de facettes qualitatives où la subjectivité est reine et maitre ».

On pourrait par conséquent conclure de l’absence de nombreuses expressions qui pourraient être formées avec femme notamment, qu’elles ne figurent pas dans la liste « prioritaire ». Hypothèse qui pourrait tout à fait se justifier par leur absence de l’usage. J’ai donc tenté de chercher des occurrences des expressions précédemment énumérées dans une variété de documents. Voici les résultats de ma recherche :

femme forte (Le Soleil, 2004)
sainte femme (Guide Ressources, 1990)
honnête femme (Le Devoir, 1997)
femme de bien (Le Journal de Chambly, 2005)
femme de mérite (Mes finances, 2005)
femme de confiance (Assemblée nationale du Québec, 1998)
femme de peu (Le Soleil, 2004)
femme de poids (CLIO, 1997)
femme de génie (Faculté de musique, Université de Montréal, 1998)
femme d’esprit (Une femme d’esprit en 1830 : Mme de Girardin, 1928)
femme de gout (Perspectives internationales, 2004)
femme de qualité (Le Devoir, 1997)
femme de condition (Site d’une école secondaire québécoise, 2005)
femme du peupl (Madame au foyer, 1998)
femme de loi (Instituts de recherche en santé du Canada, 2003)
femme d’Église (Parlement du Canada, 2003)
femme de l’art (L’Encyclopédie de l’Agora, 2003)
femme de guerre (CLIO, 1997)
femme de troupe (Gouverneur général du Canada, 1998)
femme de mer (Documentaire Femmes de mer, 1999)
femme d’équipage (Ressources humaines et Développement des compétences Canada, 2004)
femme de quart (Ressources humaines et Développement des compétences Canada, 2004)
femme de peine (Assemblée nationale du Québec, 1920)
femme de paille (Sénat du Canada, 2004)
femme de main (Parlement du Canada, 2001)

Fait étonnant, une profusion d’expressions inédites et diversifiées est apparue, dont :

femme à tout faire
femme de braises
femme de carrière
femme de causes
femme de conviction
femme de culture
femme de dignité
femme de perfection
femme de principes
femme de qualité
femme de réflexion
femme d’espoir
femme de talent
femme de valeur
femme d’idées
femme d’influence
femme d’ouverture
femme-orchestre
femme-sandwich

On trouve également dans l’usage l’équivalent masculin des expressions tirées de l’entrée femme :

homme chef de famille (Relations, 1999)
homme au foyer (Transition, 1994)
homme de chambre (Carrefour jeunesse-emploi Arthabaska, 2004)
homme de charge (The Labor World/Le Monde ouvrier, 1917)
homme de caractère (Parlement du Canada, 1998)
faible homme (Résumé de film, 1981)
homme de devoir (Le Devoir, 2004)
homme de tête (Le Journal du Barreau du Québec, 2002)
maitre homme (Bibliothèque de Littérature Spiritualiste et Mystique, 1911)

Une grande femme, un grand homme et quelques autres expressions

Pour clore cette comparaison des articles femme et homme, voici quelques expressions qui ont été classées à part pour fins d’analyse. D’abord, notons les significations distinctes présentées à grande femme et grand homme.

grand homme : homme remarquable, célèbre (PR)
grand homme : remarquable par ses actions, son génie, etc. (PLI)
(Apparence physique) Grande femme (PR)

Alors que l’apparence physique est généralement dénotée par homme grand, femme grande, elle est dans ce cas attribuée à grande femme. Les qualités morales assignées à grand homme ne trouvent donc pas d’équivalent au féminin. Et pourtant, l’usage infirme ce raisonnement :

cette grande femme (Chambre des communes du Canada, 1996)
une grande femme de théâtre (ministère de la Culture et des Communications du Québec, 2002)
une grande femme visionnaire (Université de Montréal, 2004)
cette grande femme (Conseil montérégien de la culture et des communications, 2006)
toute grande femme (Portail du gouvernement du Québec, 2006)

Enfin, d’autres expressions figées réservées aux unes ou aux uns se sont révélées déclinables dans l’autre genre :

de femme à femme (Alternative santé, 2002)
la femme du jour (L’Humanité, 2005)
la femme de la situation (Le Devoir, 2006)
comme une seule femme (L’aurore boréale, 2005)

homme-enfant (Résumé de film, 1999)
un homme fatal (Titre de livre, 1987)
homme facile (Entrevue avec un chanteur, 1999)
homme-objet (Émission de radio, Radio-Canada, 2000)

On notera également, au passage, qu’une expression est rapportée dans les deux articles du PR :

un homme à femmes (entrée femme)
homme à femmes, qui recherche les conquêtes féminines (entrée homme)

Toutefois, une femme à hommes (Clin d’œil, 2003), probablement de création plus récente, fait aussi partie de l’usage.

Tenter le coup

L’analyse des entrées femme et homme révèle, à partir des expressions qui y sont recensées, une asymétrie qui n’aurait pas sa raison d’être, si l’on en croit les contextes relevés dans l’usage, qui démontrent l’existence de multiples expressions ignorées des dictionnaires. Cet immobilisme langagier, en dépit de l’avancée des femmes dans le domaine public ces dernières décennies, banalise les contributions personnelles et professionnelles des femmes, voire les dissimule à la société entière.

La simple inclusion d’une expression constitue une reconnaissance de son existence, sa non-inclusion invitant à sa négation. Si les maisons de dictionnaires formulent le souhait d’offrir une photographie conforme au « bon » usage, ont-elles le choix d’écarter des pans considérables de l’apport des citoyennes, travailleuses au foyer ou femmes de carrière? La recherche de l’usage réel, si elle est assortie de détermination et de volonté sincère, mène inexorablement au constat que la langue est souvent plus en avance sur les faits de société qu’on ne le croit. Il suffit de tenter le coup – et le cout – pour s’en convaincre.

NOTES