Jacques Desrosiers
(L'Actualité terminologique, volume 35, numéro 4, 2002, page 22)

Un réviseur peut être instinctivement tenté de remplacer le de même que qu’un traducteur aurait employé avec une pure valeur de coordination, dans une phrase comme Vous pouvez utiliser différentes tailles de police, de même que les caractères gras, soulignés et italiques, par ainsi que, ou par une autre conjonction marquant davantage la coordination que la comparaison au cas où ils ne s’entendent pas non plus sur la valeur d’ainsi que.

Le petit Robert est pratique dans ce genre de situation (pour le réviseur). On y dit d’entrée de jeu que de même que introduit une « proposition comparative », tandis qu’à ainsi que on donne deux sens : d’abord « de la même façon que », avec une petite flèche qui nous renvoie à comme; puis on explique que la locution est « affaiblie en conjonction de coordination », la flèche cette fois pointée sur et. À de même que, la flèche nous invite seulement à consulter comme; mais aussitôt on nous dit que dans Jean, de même que sa sœur, sans autre contexte, la locution a le même sens qu’ainsi que. Quel sens d’ainsi que? Souvent ces flèches nous ramènent à notre point de départ, ce qi est agréable si le but est simplement de se promener dans le dictionnaire, mais n’est pas nécessairement utile. On garde l’impression que les auteurs du dictionnaire ont réussi à se mouiller tout en restant secs.

Et puis, ces renvois sont-ils des synonymes ou de simples analogies? L’écart n’est pas net. Ainsi que est bien sûr un et étoffé, plus expressif – et on pense à des phrases comme La réserve ainsi que la courtoisie sont des qualités appréciées de tous. Le Multidictionnaire est déjà un peu plus clair puisque s’il donne aussi deux sens à ainsi que, il définit le sens comparatif comme suit : « de même que, comme, à l’exemple de, à l’instar de », et l’autre par « et ». De même que semble donc nettement distingué de et. Mais à de même que on trouve le sens « comme, ainsi que » avec l’exemple : Elle sera là de même que ma cousine, où l’on sent la cordination plus que la comparaison.

On a envie de bénir les ouvrages qui mettent les points sur les i. Mais ce n’est pas nécessairement une vertu. Nos deux locutions n’intéressent en général les grammairiens que du point de vue des problèmes d’accord. Dans Pièges et difficultés de la langue française, Girodet tranche le nœud : ou bien ainsi que compare, auquel cas le verbe est au singulier et la comparaison encadrée de virgules, par exemple Cette fillette, ainsi que sa cousine, est gentille; ou bien il coordonne, et alors le verbe est au pluriel et les virgules disparaissent : Cette fillette ainsi que sa cousine sont gentilles. À de même que, la coordination est interdite : au singulier le verbe toujours tu mettras. On ne pourrait écrire Le président de même que la vice-présidente assisteront à la cérémonie. Il faut en cnclure que selon Girodet de même que ne peut être synonyme de et, qui lui additionne toujours les sujets.

La règle est simple mais excessive. Elle est ancienne aussi. Je ne sais pas si les deux locutions ont déjà fait l’objet de débat, mais j’ai l’impression que jadis, du moins en apparence, tout était simple et clair. Le Grand Larousse de la langue française (début des années 70) réserve une entrée spéciale à cette règle du singulier avec de même que. On la retrouve dans le vieux Thomas des années 50, et elle figure encore dans les ouvrages attachés à la tradition. Il y a, enfouie depuis longtemps dans la langue, une tendance profonde, avec de même que, à accorder le verbe seulement avec le premier sujet.

Mais cette règle est en même temps la source d’un inconfort qu’on voit bien, par exemple, dans le Dictionnaire des difficultés de Colin. Lui aussi souligne, à l’entrée de même que, que « le verbe qui suit est en général au singulier ». Mais à l’entrée adjectif il explique, sans faire l’ombre d’une réserve, qu’avec ainsi que, de même que et d’autres conjonctions de comparaison, le verbe se met au singulier ou au pluriel selon que les locutions comparent ou additionnent les sujets. Même malaise dans le Dictionnaire d’orthographe et des difficultés du français de Dournon : « Si ainsi que a une valeur d’addition, le verbe est au pluriel […] Ces règles sont valables pour aussi bien que, comme, de même queetc. », lit-on à ainsi que. Voyons maintenant l’entrée de même que : « De même que unissant 2 sujets n’autorise l’accord qu’avec le 1er sujet. »

Il y a là une contradiction, qui est en fait le signe d’une autre tendance profonde, mais contraire, de la langue. En effet, des ouvrages moins traditionalistes ne font absolument aucune distinction entre de même que et les autres conjonctions de comparaison en ce qui concerne l’accord du verbe; ils mettent dans le même lot comme, ainsi que, de même que, aussi bien que, autant que, non moins queetc. Or si le verbe peut prendre le pluriel, il n’y a qu’une raison possible : ce sont des phrases où la conjonction perd sa valeur comparative.

Quand on écrit que le chien comme le chat sont des mammifères (exemple tiré de la Grammaire du français contemporain de Larousse1, ou Rostand comme France apportent de l’intelligibilité dans les lettres françaises (Thibaudet dans le Trésor de la langue française), ou Son intérêt comme sa dignité lui commandaient d’y conformer … sa vie (Bernanos cité par André Goosse dans Le bon usage2), comme n’est pas employé avec une valeur comparative. Il a à tout le moins, comme le dit Goosse de façon nuancée, « un emploi proche de la coordination »3.

Comme, écrit Dupré dans son Encyclopédie du bon français, est « le grand outil de la comparaison en français ». Or, on voit qu’il peut être synonyme de et, et s’accommoder de l’accord du verbe au pluriel. C’est « par affaiblissement de sens », dit le Grand Robert, qu’il en vient à jouer ce rôle, par exemple dans le tour sur la terre comme au ciel. Et c’est ce qui arrive à toutes ces locutions.

Car si le terme comparatif par excellence du français peut le faire, pourquoi pas de même que? Cette tendance contraire à la « tradition » est soulignée, et depuis un bon bout de temps, notamment dans Le bon usage, et déjà dans la 10e édition de 1975, la Grammaire pratique du français d’aujourd’hui de Mauger, souvent à l’avant-garde, la 30e édition du Précis de grammaire française de Grevisse, revu par Marc Lits (1995), les Difficultés grammaticales de Lagane chez Larousse, Le français au bureau. Le Robert méthodique donne l’exemple : Martine, de même que Jeanne, ont commandé une nouvelle voiture.

Ce dernier exemple montre en passant que les règles de la ponctuation ne sont pas aussi rigides que le prétendent les auteurs pour lesquels l’accord du verbe se joue sur la présence ou l’absence des virgules. Le bon usage se sert des virgules très librement. Il est bien sûr courant de faire les comparaisons avec des virgules, comme dans l’exemple classique : La Finlande, comme la Belgique, comporte deux éléments ethniques différents. C’est la syntaxe régulière. Mais il arrive que la conjonction compare en se passant des virgules, comme dans Ma conscience aussi bien que ma raison me dicte ce langage (Bloy cité dans Le bon usage), ou encore La campagne comme la mer et la ville a ses plaisirs (exemple du Dupré). Et il arrive qu’elle coordonne avec virgules, témoin La montagne, comme l’armée, livraient à ceux qui savaient les cnquérir leur souffle pur (citation du Bon usage), ou les deux phrases citées par G. et R. Le Bidois4, La santé, comme la fortune, retirent leurs faveurs à ceux qui en abusent et, mieux encore, Elle, comme lui, sont une œuvre de l’utile. Le Bidois – une des grandes grammaires de référence d’il y a plus de soixante ans!

Et pourtant la règle qui interdit à ces conjonctions d’être précédées d’une virgule lorsqu’elles coordonnent est encore reprise aujourd’hui dans certains ouvrages. Il est plus simple d’établir une règle catégorique, mais si sa première vertu est de condamner le bon usage sa pertinence n’est pas évidente. (On peut même se demander s’il ne devrait pas y avoir une plus grande liberté encore dans l’accord du verbe. Est-ce qu’on ne pourrait pas écrire Le président, de même que la vice-présidente, assistera à la cérémonie, pour dire que les deux seront présents? Après tout, le verbe est obligatoirement au singulier quand le deuxième élément vient après le verbe : Le président assistera à la cérémonie, de même que la vice-préidente. Mais c’est une autre histoire.)

Dans notre phrase du début, de même que pouvait donc servir d’outil de coordination. Mais cela veut-il dire que, comme comparatifs, ainsi que et de même que sont des bonnets blancs, qu’on peut mettre l’un ou l’autre selon son choix? Les avis peuvent diverger là-dessus parce que les deux comparatifs n’ont jamais eu tout à fait la même valeur. Littré, comme le rappellent Dupré et les Le Bidois, expliquait qu’ainsi que souligne la réalité des deux choses; faire une chose ainsi qu’une autre c’est la faire aussi; tandis que de même que souligne davantage la similitude entre deux choses. Pour le Dictionnaire des synonymes de Bailly5, ainsi que fait entre des choses qui arrivent une comparaison « en g&eacue;néral assez vague », tandis que de même que compare des choses qui ont lieu de la même manière. Le Bénac6 fait remarquer que de même que ajoute à ainsi que, qui marque simplement l’existence parallèle de deux choses, le fait qu’« elles ont lieu de la même façon ».

En somme, lorsque les deux locutions gardent leur valeur de comparaison, elles le font chacune à leur manière. Mais lorsqu’elles la perdent, elles la perdent pour ainsi dire de la même manière, et expriment tout simplement l’addition.

Il est normal que certains restent sensibles à la distinction entre les deux conjonctions, qu’ils sentent encore aujourd’hui la valeur de comparaison plus forte de de même que, et que la locution les gêne quand ils attendent à la lecture une simple coordination, fût-elle étoffée. Ainsi que a toujours eu en revanche une valeur de coordination très forte et solidement implantée dans la langue; pensez à des tours comme Mon père, ma mère ainsi que mon frère, ou Il a amené sa femme ainsi que quelques amis.

À méditer sur le sujet cette citation de Montherlant dans le Trésor : « On passe trente ans de sa vie d’écrivain à changer des comme en ainsi que. Puis on s’aperçoit que les "maîtres" n’ont jamais eu de tels soucis, et qu’on a été bien bête… »

Où le mot important est bien sûr celui de « maîtres ».

NOTES