(L'Actualité terminologique, volume 5, numéro 6, 1972, page 3)

La sémantique a de ces paradoxes : capable et susceptible ayant un ancêtre commun, capere (prendre), devraient logiquement être synonymes, et pourtant cette identité d’étymologie n’appelle nullement une identité de sens. Tous deux expriment sans doute une possibilité, mais capable marque une possibilité active, susceptible une possibilité passive.

La nuance attachée à ces deux vocables devrait suffire à dissiper toute confusion. Or, force nous est de constater qu’ils ont des contours assez flous et prennent des physionomies qui se confondent. Cherchons donc à apporter un peu d’ordre dans ce chaos.

Capable se dit de l’aptitude de l’homme, et même jusqu’à un certain point de l’animal, « à faire ou à donner » (LITTRÉ) : cet enfant est capable d’apprendre les sciences; il est capable d’héroïsme et de reconnaissance.

Racine n’a-t-il pas écrit :

De quel crime un enfant peut-il être capable?

Et plus près de nous, Mauriac affirme :

Il faut qu’une femme soit capable de sérieux et d’enfantillage.

Rappelons que capable évoque en outre l’idée de contenance : ce récipient est capable de contenir deux gallons. Poursuivons. Capable, pris absolument, se dit d’un homme qui a une grande compétence et peut même, ironiquement, signifier à peu près le contraire, c’est-à-dire qui se croit à tort capable, et capable de tout s’emploie le plus souvent en mauvaise part. Quant à la locution faire le capable, elle signifie : se donner l’apparence d’une habileté supérieure à celle que l’on a en réalité (ROBERT).

Susceptible fait abusivement florès. Répétons-le, ce mot a une acception passive. « On est susceptible, dit Littré, de recevoir, d’éprouver, de subir. » On dira donc qu’une faculté est susceptible de tel degré de perfection, que la matière est susceptible de toutes sortes de formes, qu’un local est susceptible d’aménagements, qu’un texte est susceptible d’interprétations différentes. Au rebours de l’adjectif, le substantif n’offre pas d’équivoque possible. Nul ne saurait s’abuser en parlant de la susceptibilité d’un caractère ou des organes des sens. La susceptibilité n’a rien à voir en pareil cas avec la capacité.

Le dictionnaire Robert signale cependant que les meilleurs auteurs font exprimer à susceptible une capacité latente, une possibilité d’utilisation occasionnelle, et Maurice Grevisse démontre citations à l’appui, dans Problèmes de langage, que nombre de nos bons écrivains emploient susceptible au sens actif.

En revanche, Julien Teppe fait observer dans Les Caprices du Langage, que l’emploi de susceptible est abusif dans cette acception, puis il ajoute que « … un objet susceptible d’envoûter » (Jean Cocteau) ou « … un valet susceptible de tenir le volant » (Georges Duhamel) ne lui paraissent guère défendables, et René Georgin affirme dans son ouvrage Pour un meilleur français :

Un travail susceptible d’améliorations représente le vrai sens du mot qu’on retrouve, avec une nuance plus savante, dans : une langue susceptible de littérature (Thérive, Le Français, langue morte?). On ne devrait donc pas dire : un homme susceptible de réussir, ni une proposition susceptible de vous intéresser, mais : capable de réussir, qui peut vous intéresser.

Conclusions. L’usage, on l’a vu, a ses complaisances et ses bizarreries. Si l’on est soucieux de la propriété des termes, on se gardera d’applaudir à un tel élargissement de sens et on donnera à capable et à susceptible leur signification propre et absolue. La distinction fondamentale qui existe entre ces deux mots est simple et nette et il serait regrettable de la laisser se perdre.