Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 28, numéro 1, 1995, page 18)

À trois reprises en autant d’années.
(J.-R. Sansfaçon, Le Devoir, 10.4.92)

Est-ce que vous collectionnez les fiches de Radio-Canada? Mais pourquoi baissez-vous le nez? Vous n’avez pas à vous en cacher, ce n’est pas un vice, après tout. De nos jours, on collectionne tout. On peut même sans craindre la réprobation sociale s’adonner à la copocléphilie…

Mais j’espère que vous n’êtes pas simplement collectionneur, et qu’il vous arrive aussi de consulter ces fiches, ne serait-ce qu’à l’occasion. Si oui, vous n’ignorez sans doute pas que d’après la fiche 99, la phrase en exergue est fautive : c’est un anglicisme de construction, un calque de « in as many ». C’est une tournure qui ne serait pas immédiatement intelligible en français…

Ce qui manque à cette condamnation, c’est la force du nombre. Elle est tout fin seule. Certes, Robert Dubuc la reprend dans son recueil de fautes à corriger, Objectif : 2001, mais comme il faisait partie du Comité de linguistique de Radio-Canada, on peut supposer que la fiche est de lui.

La seule autre personne à condamner cet usage, c’est notre collègue Huguette Guay2, qui s’en tient en gros à la mise en garde du Comité. On se demande où sont passés les grands pourfendeurs d’anglicismes, les Clas, Colpron*, Dagenais, Darbelnet, de Buisseret et autres de Villers… Muets comme autant de carpes.

Plus je vois cette tournure, moins je la trouve haïssable… Prenons l’exemple ci-dessus. Si Sansfaçon avait écrit « à trois reprises en trois ans », vous ne trouvez pas que ça ferait un tantinet plat, que la phrase serait moins bien équilibrée?

Vous n’êtes pas d’accord? Bon. Je n’insiste pas. Il se peut que notre phobie de la répétition qui date de la petite école nous fasse tomber de la poêle en la braise. Mais je continue de croire qu’en autant de ajoute un petit quelque chose…

En tout cas, anglicisme ou pas, c’est une habitude bien ancrée chez nous (pour ne pas dire un tic). Notamment chez les journalistes : Adrien Cantin (Le Droit), Robert Lévesque et Daniel Latouche (Le Devoir), Nathalie Petrowski (La Presse).

Et chez les écrivains aussi. Par exemple, cet auteur franco-ontarien, dont je vous recommande vivement le très beau récit, La Chambre à mourir :

C’est la troisième fois en autant de jours que la grand-mère soulève la question3.

Nous employons aussi d’autant de :

Trois médecins répondaient aux questions d’autant de « personnalités du monde du spectacle ».
(R. Duguay, La Presse, 28.5.93)

Et diverses variantes, comme à autant de :

(…) partagé en dix territoires qu’il a confiés à autant de fédérations régionales.
(L. Laplante, Le Droit, 21.9.91)

Et sur autant de :

(…) huit comités fédéraux-provinciaux sur [sic] autant de grands sujets…
(G. Lesage, Le Devoir, 28.3.92)

Même les Français connaissent cette tournure, comme en témoigne Roland Dorgelès (membre de l’Académie Goncourt) dans son reportage sur l’Allemagne et la Russie :

J’ai relevé les prix dans vingt usines et sur autant de chantiers4.

Si la construction avait demandé la préposition en au lieu de sur, Dorgelès l’aurait-il employée quand même? (On aimerait bien pouvoir lui poser la question…)

Nos cousins connaissent aussi dans autant de :

(…) un lit (…) dont les quatre pieds étaient posés dans autant de vases remplis d’eau (probablement pour en écarter les insectes)5.

Il s’agit d’un académicien du début du 19e siècle, ce cher Étienne de Jouy, qui m’a déjà fourni un exemple d’en d’autres mots.

C’est une variante que nous connaissons également :

(…) des élections se tiendront afin d’élire 24 conseils d’administration dans autant d’établissements de santé… (Murray Maltais, Le Droit, 7.2.92)

Un autre académicien, lexicographe de son métier, et que vous devriez connaître un peu mieux, l’emploie aussi. Voici comment il définit le jeu de trou-madame :

Sorte de jeu, qui se joue avec treize petites boules, qu’on fait couler dans autant de trous6

Vous l’aurez deviné, il s’agit d’Émile Littré.

Et enfin, le Harrap7 vint, serais-je tenté de dire. Dans la première édition (1939), on trouve l’exemple suivant : four accidents in as many days – quatre accidents en quatre jours. Il s’est écoulé quarante ans entre cette édition et la seconde (le supplément de 1962 n’ajoute rien), et on a conservé le même exemple, mais les rédacteurs semblent avoir attrapé le virus québécois, puisqu’ils ont remplacé « quatre » : quatre accidents en autant de jours.

Pour ne pas être en reste, semble-t-il, les maisons Larousse et Hachette ont décidé d’emboîter le pas. Le Larousse bilingue (1993) donne nous avons visité six villes en autant de jours, et le tout nouveau Hachette-Oxford (1994), cinq examens en autant de jours. Dans les trois cas, ces exemples ne figurent que dans la partie anglais-français.

Avant de conclure, il serait malhonnête de ne pas mentionner que le Comité de linguistique de Radio-Canada a modifié sa position depuis la parution de sa fiche en 1964. La première fiche dit que lorsqu’un nombre cardinal est associé à un autre nombre, il est fautif de le remplacer par d’/en autant de. Mais la seconde, parue en 1985, apporte des nuances. S’il s’agit de deux nombres cardinaux, remplacer le second par cette locution n’est pas « agrammatical», bien que « déconseillé »; mais remplacer un nombre cardinal est toujours « nettement fautif » s’il est associé à un nombre ordinal (l’exemple de Maurice Henrie).

Cet avis est corroboré par les sources françaises que j’ai citées : dans chaque cas, la locution (que ce soit avec dans, sur ou en) est associée à un nombre cardinal. Dans le cas d’un nombre ordinal, il s’agirait donc d’un usage spécifiquement québécois? C’est plus que vraisemblable.

Mais devons-nous nous abstenir de l’employer pour autant? À vous de faire votre propre examen de conscience. Quant à moi, je n’ai pas encore fait mon lit. Mais dans le cas d’un nombre cardinal, je crois bien que je n’aurai plus de scrupule.

Après tout, si Étienne de Jouy, Littré, Dorgelès, le Harrap, le Larousse et le Hachette le font, pourquoi ne le ferais-je pas? Il ne faut pas bouder son plaisir… C’est malsain, comme chacun sait.

Retour à la remarque 1* Au moment de mettre sous presse, je découvre que Constance et Louis Forest l’ont ajouté dans la dernière édition du dictionnaire de Colpron8.

NOTES