André Senécal, trad. a., réd. a.
(L'Actualité langagière, volume 5, numéro 4, 2008, page 24)

La lecture apporte à l’homme plénitude, le discours assurance et l’écriture exactitude.

Francis Bacon

La traduction en milieu de travail n’échappe pas à l’évolution des besoins des clients. Auparavant, ceux-ci se bornaient à demander une traduction pure et simple de leurs documents. Peu à peu, d’autres tâches sont venues enrichir la palette des services offerts par les professionnels de la traduction, désireux d’adapter leurs prestations en fonction de ce que réclament les clients. Parmi ces services, on trouve la vérification de l’exactitude technique de la traduction. Quelle est la nature exacte de ce service? Qui peut assurer cette vérification auprès des clients? Et en fonction de quels critères? C’est ce dont il sera question dans le présent article.

Définition

Sur son site Web, le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral définit ainsi la vérification de l’exactitude technique de la traduction, ou VETT :

Contrôle exhaustif de la concordance scientifique ou technique d’une traduction par rapport au texte original.

Il s’agit donc de confirmer au client que le contenu spécialisé d’une traduction correspond bien à celui du texte d’origine. La plupart des demandes adressées par les clients portent sur des textes de nature technique ou scientifique. Par contre, rien ne s’opposerait à ce qu’une demande porte sur une traduction juridique ou une traduction de nature institutionnelle faisant appel à un vocabulaire spécialisé. C’est donc la nature technique, au sens de « qui appartient à un domaine particulier, spécialisé, de l’activité humaine », de la traduction qui fait d’abord et avant tout l’objet de la vérification. Il va sans dire que le vérificateur verra également à mentionner, le cas échéant, les autres lacunes susceptibles de se trouver dans le document.

L’exactitude des notions en jeu et les nuances de sens d’un texte spécialisé nécessitent plus qu’un simple avis linguistique, et elles pourraient, dans certains cas, être beaucoup plus lourdes de conséquences que s’il s’agissait d’une traduction de nature générale. Voilà qui explique l’énoncé « contrôle exhaustif » en début de définition. Outre des connaissances linguistiques, le vérificateur doit aussi posséder une expertise reconnue dans le domaine spécialisé qui caractérise la traduction à vérifier.

Motivation du client

En général, le client qui demande une VETT veut plus qu’un simple contrôle de la qualité, plus qu’un simple avis linguistique. Il désire surtout un avis officiel, endossé par une organisation, parce qu’il doit gérer une situation importante, difficile ou délicate relativement à la traduction qu’il soumet à la VETT. Le vérificateur devra chercher à connaître les motivations du client à cet égard, car elles permettront de nuancer de façon avertie le rapport qu’il lui remettra. Il va de soi que dans cette quête, le vérificateur devra déployer tact et discrétion. Les motivations du client pourraient être de nature délicate; aussi ne faudra-t-il pa le pousser dans ses derniers retranchements pour lui « arracher » des renseignements. Le client ne voudra pas nécessairement dévoiler ses raisons, jugeant sans doute qu’elles se situent à l’extérieur de la sphère linguistique de sa demande.

Qui peut agir comme vérificateur?

Nous avons vu précédemment que la vérification de l’exactitude technique de la traduction porte principalement sur le contenu spécialisé de la traduction par rapport au document d’origine. La personne agissant comme vérificateur doit donc très bien connaître le domaine spécialisé en question, sa terminologie et sa phraséologie. De prime abord, le traducteur expert est la personne-ressource idéale pour cet exercice, surtout si ses compétences spécialisées ont déjà été reconnues pour l’obtention du poste qu’il occupe. En effet, une des tâches principales du traducteur expert travaillant au Bureau de la traduction consiste à « servir d’expert-conseil auprès des clients desservis pour toute question relative à la vérification de l’exactitude technique de la traduction (VETT) de leurs documents en effectuant des expertises professionnelles à leur demande ». De plus, il doit « connaître et maîtriser des domaines de spécialisation et de pointe, et d’autres réalités complexes, en constante évolution, liées aux opérations et à l’organisation des clients et des clientes, afin d’offrir des textes conformes aux exigences des spécialistes (p. ex. aérospatiale, épidémiologie, agriculture, professionnels etc.) ainsi qu’aux réalités et à la culture (militaire, parajuridique, etc.) des clients ou des clientes. En outre, ces connaissances permettent d’offrir des services d’experts-conseils aux client, aux clientes et aux collègues1 ». À la lumière de ces énoncés, le traducteur expert est vraiment la personne toute désignée pour exécuter une VETT.

En l’absence d’un traducteur expert, un traducteur-conseil ou un traducteur principal pourraient se voir confier cette tâche délicate. Le traducteur-conseil est rompu à la révision et au contrôle de la qualité, tandis que le traducteur principal jouit d’une compétence professionnelle qui lui permet de rendre ses traductions au client sans qu’elles aient fait l’objet d’un contrôle systématique par un tiers. Néanmoins, le professionnel en question, voire son supérieur immédiat, doit s’assurer qu’il peut effectivement s’acquitter du mandat que lui confie le client, surtout sur le plan du domaine de spécialisation.

Enfin, en fonction de la spécialisation, il se pourrait que le meilleur intervenant pour exécuter la vérification soit un traducteur professionnel au niveau de travail. Reconnu par ses pairs et sa hiérarchie, il a l’habitude du domaine de spécialisation en question, présente une autonomie poussée, et la qualité de ses traductions est irréprochable.

Mais des connaissances linguistiques et techniques poussées de la part du vérificateur ne suffisent pas. Cet intervenant doit aussi avoir l’habitude de traiter avec des clients. Il doit connaître les moyens de communication qui lui permettront d’obtenir des renseignements précis sur le mandat que désire lui confier le client. Cette expérience des clients doit aussi le préparer à faire face à toutes les situations, et ses interventions doivent s’inscrire dans le cadre d’une intégrité professionnelle impeccable et le respect de l’image de marque de son employeur. Enfin, faire partie d’un ordre professionnel de traducteurs constitue certainement un élément non négligeable qui saura mettre le client en confiance.

Exécution de la vérification

Il convient de bien examiner la demande de vérification soumise par un client : dans la très grande majorité des cas, le vérificateur s’apercevra qu’il lui faut d’autres renseignements pour bien situer le contexte justifiant la demande. La traduction en question pourrait être au cœur d’un litige, soulever des questions sur le plan de la sécurité aérienne, sanitaire ou publique, ou encore elle pourrait ne pas permettre l’exécution d’une obligation contractuelle, le bon déroulement de travaux ou la mise en œuvre d’une décision. Lorsqu’il communique avec le client, le vérificateur doit lui présenter sa demande de précisions en soulignant qu’une meilleure vue d’ensemble de la situation lui permettra de tenir compte de tous les éléments pertinents avant qu’il ne donne son avis.

Quant à l’exactitude technique de la traduction soumise, le client pourrait n’entretenir que des doutes à son sujet ou avoir une quasi-certitude sur son caractère inadéquat. Quoi qu’il en soit, il désire un avis professionnel définitif qui constituera pour lui une pièce justificative officielle dans la suite des choses qu’il souhaitera donner à la question. Si le client est réticent après que le vérificateur lui a fait valoir ses arguments, il convient de ne pas insister. À défaut d’information, le vérificateur sait déjà qu’il devra redoubler de prudence au moment de livrer ses conclusions et son avis.

Le vérificateur se met ensuite au travail et procède à un contrôle de qualité exhaustif de la traduction. L’exactitude technique de la traduction est scrupuleusement comparée à celle du document d’origine, la terminologie et la phraséologie également. Un passage pourrait être techniquement exact, mais la formulation se poser en intruse dans le domaine en question : il conviendra de le signaler. À cette étape, le vérificateur emploie les signes de caractérisation convenus2, et il relève aussi les erreurs linguistiques et typographiques. Il ne serait normalement pas tenu de réviser la traduction proprement dite, mais ce serait une bonne idée de le faire si la traduction à vérifier est relativement courte, car le client voudra sans doute disposer d’une trauction de qualité qu’il pourra comparer avec la traduction qu’il a soumise à la vérification.

Le vérificateur prend ensuite des notes sur les lacunes techniques relevées et tente de faire un lien avec les éléments contextuels. Il va de soi que les notes du vérificateur doivent s’appuyer sur des faits et des relations de cause à effet évidentes. Le vérificateur formule un constat, et il ne doit pas faire part de ses impressions ni se livrer à des interprétations, ce qui serait contraire au mandat confié et, surtout, à la déontologie. La vérification comprend donc le contrôle exhaustif de l’exactitude du contenu spécialisé dans un premier temps, et du contenu linguistique dans un deuxième temps, avec annotations appropriées.

Il se pourrait aussi que la traduction à propos de laquelle le client entretient des doutes soit… de bonne qualité. Dans ce cas, le vérificateur procède au contrôle exhaustif de l’exactitude du contenu spécialisé et au contrôle linguistique. Ses notes font alors ressortir en quoi l’exactitude technique de la traduction soumise est conforme au domaine de spécialisation, et dans quelle mesure la formulation utilisée est idiomatique. Ce sont autant d’arguments qui devraient convaincre le client que la traduction est de bonne qualité. Si le vérificateur relève quelques lacunes sans conséquence, il peut le mentionner tout en indiquant qu’elles ne compromettent pas l’exactitude technique du document.

Rédaction du rapport d’expertise

En introduction, le vérificateur donne des détails sur la traduction soumise (sujet, domaine de spécialisation, longueur et autres détails pertinents). Il rappelle ensuite succinctement le mandat confié par le client et fait état, le cas échéant, d’éléments situationnels susceptibles de nuancer l’avis professionnel qui sera rendu.

Le vérificateur consacre la plus grande partie du rapport à l’exactitude du contenu spécialisé de la traduction par rapport au document d’origine. Il prélève de la traduction annotée des éléments probants en nombre suffisant qui témoignent du respect ou du non-respect de cette exactitude technique. Accessoirement, le vérificateur donne aussi un avis sur la qualité linguistique et les conventions d’écriture, mais cette partie du rapport ne doit en constituer que la portion congrue.

Dans la mesure où il dispose de suffisamment d’éléments contextuels, le vérificateur peut formuler des avis permettant de conclure, par exemple, que la sécurité des vols n’aurait pas été assurée, que l’exécution de travaux spécialisés aurait été difficile à cause d’erreurs de sens ou d’une terminologie étrangère au domaine, ou qu’une erreur de traduction dans la nomenclature pharmaceutique aurait pu poser un problème de santé publique. Toutefois, avant de formuler de tels avis, le vérificateur devra faire preuve de prudence et s’assurer que la relation de cause à effet est non équivoque. Il doit aussi décider dans quelle mesure il formulera ce type d’avis. En cas de doute, le vérificateur s’abstient et se limite à ses constats.

Enfin, le rapport est rédigé dans une langue neutre, claire et précise, et les constats qu’il renferme renvoient à des faits. La traduction annotée n’est jamais remise au client, seulement le rapport et, le cas échéant, une traduction révisée. Le vérificateur versera néanmoins au dossier la traduction annotée pour référence. Dans des cas particulièrement litigieux, cette traduction annotée pourrait devenir un élément de preuve dans une action en justice, de là l’importance d’indications claires, inscrites conformément aux règles de l’art.

Responsabilité du vérificateur

Le professionnel de la traduction qui effectue une vérification de l’exactitude technique de la traduction assume une lourde responsabilité. L’avis qu’il donne est un avis professionnel. Il faut savoir que pour le client le rapport, et l’avis qu’il renferme, constitue un document officiel dont il se servira s’il doit y avoir une suite des choses. Par conséquent, en signant le rapport, le vérificateur engage l’organisation qu’il représente.

Le vérificateur devrait donc soumettre son rapport final à un gestionnaire supérieur. Ce deuxième regard sert d’une part à obtenir l’imprimatur de l’organisation et, d’autre part, à éviter tout risque de malentendu et, partant, les répercussions susceptibles d’en résulter sur les relations d’affaires entretenues avec le client ainsi que sur l’image de marque de l’organisation.

Une tâche très spécialisée

Comme on le voit, la vérification de l’exactitude technique de la traduction est une tâche très spécialisée qui nécessite l’intervention d’un professionnel chevronné, ayant toute la confiance de son organisation et travaillant selon les plus hautes normes déontologiques de sa profession.

Notes