Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 2, numéro 4, 2005, page 18)

Albert Doppagne fait remarquer dans Majuscules, abréviations, symboles et sigles que le sigle est devenu « un signe de notre civilisation : toute société, toute entreprise, toute équipe sportive, la moindre association met un point d’honneur à se forger un sigle et à se faire connaître par lui »1. Il n’est plus l’abréviation qu’on utilise à l’occasion pour des raisons de commodité, il est une entité à part entière, un véritable nom. Il en va ainsi non seulement des acronymes (les sigles que l’on prononce comme des mots au lieu de les épeler), mais de tous les sigles.

L’attrait des sigles vient surtout de la valeur ajoutée que donne la visibilité des majuscules, grâce auxquelles ils s’impriment dans notre mémoire. Les majuscules exercent une telle séduction que beaucoup d’organisations renoncent même à l’usage autrefois répandu d’écrire leur acronyme en minuscules, comme Unesco ou Otan. Bien des entreprises et des organisations ne sont connues que par leur sigle. C’est le cas d’IBM depuis trois quarts de siècle. BCE est plus connu que Bell Canada Entreprises (vu l’anglicisme, c’est peut-être mieux ainsi). La Banque de Montréal pr´fère maintenant se faire connaître par un sigle : Les appellations BMO et BMO Groupe financier désignent la Banque de Montréal ainsi que ses filiales, lit-on sur ses communiqués2. L’Unesco ne se désigne elle-même que par son acronyme, comme le rappelle TERMIUM®. Aujourd’hui, même les groupes de chanteurs ont des sigles. Le groupe rap le plus célèbre de Marseille s’appelle IAM.

Le genre des sigles ne pose pas vraiment de difficulté. Les ouvrages règlent d’ailleurs la question en quelques lignes. Quant au genre à donner au sigle, dit par exemple le Hanse, c’est normalement celui du nom de base de l’ensemble. La base est le terme qui caractérise le type d’entité : régime pour RPC (Régime de pension du Canada), ou l’équivalent français si le sigle est étranger, comme agence pour CIA (Central Intelligence Agency). Pour connaître le genre, il suffit donc de trouver le mot caché.

Cette règle est trop belle pour s’appliquer toujours facilement. Déjà dans la liste donnée par le Hanse, tout ne tourne pas rond. On y souligne qu’Unesco est masculin malgré sa base organisation. L’usage a évolué, car ce sigle est aujourd’hui féminin, comme on le voit sur le portail de l’Unesco :

L’Unesco est l’agence des Nations Unies spécialisée dans l’éducation. Depuis sa création en 1945, elle travaille à améliorer l’éducation partout dans le monde.

Mais la remarque de Hanse suggère que la règle a eu maille à partir avec l’usage. D’autres déviants ont été plus tenaces. Les ouvrages rappellent que HLM (habitation à loyer modique) est souvent employé au masculin :

Elle a refusé les HLM offerts par le gouvernement du Québec.
Le Soleil
, 6 octobre 2005

Ça doit être une question de mauvaise volonté, chez nous le HLM ne pousse pas.
Le Monde, 13 octobre 2005

L’important est de comprendre qu’un sigle peut couper le cordon avec ses origines. Ce qui n’a rien d’étonnant. Primo, ses majuscules ne sont dans la vraie vie que des minuscules : l’OPEP est l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, et non l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole. Secundo, il fait disparaître les accents : le régime enregistré d’épargne-retraite devient le REER et non le REÉR. Le cas de l’« UQÀM » (Université du Québec à Montréal) n’est pas une exception à la règle : le À est une fantaisie graphique que l’université elle-même ne reproduit pas dans ses textes. Et, tertio, voilà qu’en plus le sigle va parfois jusqu’à opérer un changement de genre.

Dans la vaste majorité des cas, la base est évidente et le sigle lui est fidèle. Mais que faire quand elle est inconnue ou difficile à déchiffrer? Quel est le genre des sigles sans article comme BCE ? IBM ? HEC? Prenons BCE. Pour les rédacteurs de l’entreprise, il est féminin :

BCE nommée au Dow Jones Sustainability North America Index pour 2006.
Sur bce.ca, communiqué du 4 octobre 2005

Les rédacteurs d’Alcan (un acronyme) font la même chose :

Alcan Inc. a annoncé aujourd’hui qu’elle envisage de vendre son unité de bouteilles en plastique.
Sur alcan.com, communiqué du 8 juillet 2005

La décision s’appuie sans aucun doute sur le fait que société est sous-entendu. On pourrait raisonner de la même façon pour tous les sigles sans article désignant une entreprise et toujours employer le féminin. Les traducteurs qui en général traitent des sigles comme CIC (Citoyenneté et Immigration Canada) au masculin appliquent le même principe : ils sous-entendent le mot ministère. On aura tendance à voir le féminin dans le sigle d’une station de radio (CKAC est demeurée rentable3), ou d’un organisme sans but lucratif comme CANADEM parce qu’on le fait déjà en général pour les organismes d’aide (Oxfam Inernational a été créée en 19954). Les rédacteurs de BMO emploient le masculin malgré banque (les efforts que nous avons déployés ont valu à BMO d’être classé…5), parce que groupe est sous-entendu. Tout cela est logique.

IBM a été formé à partir de International Business Machines Corporation. Le mot anglais qui en forme la base, corporation, n’y a pas de représentant, mais comme on le traduit par société, le féminin l’emporte. On le constate sur le site d’IBM Canada :

IBM a été retenue pour gérer les services de TI de John Hancock, aux États-Unis.

Or, surprise, IBM France aussi bien que le journal Le Monde le considèrent comme masculin :

IBM s’est engagé dans cette voie il y a plusieurs années.
Sur ibm.com/fr

IBM CONFIANT DANS LA REPRISE
Titre dans Le Monde, 17 janvier 2004

HEC (École des hautes études commerciales) donne lieu à des divergences semblables. Au Canada, jugeant que le mot école y est sous-entendu, l’école elle-même l’a féminisé :

HEC Montréal a été fondée en 1907. Elle a délivré ses premiers diplômes en 1913.
Sur hec.ca

La règle est énoncée explicitement sur le site :

Dans la désignation HEC Montréal, le nom École est sous-entendu. On accorde donc le verbe, le participe passé ou l’adjectif avec le nom sous-entendu, c’est-à-dire au féminin singulier. La reprise se fait à l’aide du pronom elle.

En France, HEC Paris a opté pour le masculin :

HEC est désormais reconnu mondialement parmi les institutions européennes de référence.
Sur hec.fr

Sigles et noms d’entreprises sont ici embarqués dans le même bateau. On disait autrefois le Gaz de France. Aujourd’hui l’article a disparu, mais le nom est resté masculin :

Gaz de France, présent dans le domaine de la distribution de gaz naturel en Hongrie…
Sur gazdefrance.com, communiqué du 19 janvier 2004

Au Québec, Gaz Métro est résolument féminine :

Gaz Métro est active au Québec, au Canada et au nord-est du continent.
Sur gazmetro.com

C’est toujours l’accord avec la base cachée. Tandis qu’en France, le masculin – ou une sorte de neutre qui englobe tout – l’emporte presque toujours. On ne cherche pas du tout la base :

IBM, Intel, Apple, Samsung et Yahoo! ont tous annoncé des progressions de leur chiffre d’affaires.
Le Monde, 19 janvier 2004 

Cette tendance se manifeste parfois dans la presse québécoise :

…l’iPod Shuffle, la version allégée et bon marché de l’iPod de l’américain Apple.
La Presse, 9 mars 2005

L’influence de l’anglais y est sans doute pour quelque chose. Il est vrai que dans tel contexte on parle des fabricants, dans tel autre des opérateurs de télécommunications. On ne peut ériger en règle l’hésitation de journalistes qui ont le même problème que nous. Mais le contexte joue un rôle incontestable et fait varier en genre sigles et noms d’entreprises d’un texte à l’autre. Si la base est en apposition, on ne pourra reprendre le nom dans la phrase suivante avec le pronom il :

À elle seule, la société Apple a vendu 10 millions de iPods au cours des trois dernières années.
La Presse
, 2 mars 2005

On a de la difficulté à croire que l’absence d’article devant le nom d’une firme a déjà été considérée comme une « grave atteinte à la syntaxe »; c’était l’avis de Dupré dans l’Encyclopédie du bon français. Aujourd’hui sigles et noms sans article vont croissant. De la même manière que le Gaz de France a précédé Gaz de France, on disait parfois l’Hydro-Québec, qu’on rencontre encore dans l’usage, ou même l’Alcan, devenu rare. Le temps a effacé cet article. La Banque de Montréal devient BMO, et non la BMO, qui sonnerait un peu comme « la Bolduc ». Dans la même mouvance, Internet (acronyme) prévaudra sans doute à la longue sur l’Internet, si ce n’est déj&agrav; fait.

La solution la plus radicale consisterait à tout mettre au masculin, comme tendent à le faire les Français (le féminin se rencontre). Mais j’ai l’impression qu’ici on continuera d’analyser le sigle et de suivre la grammaire à la lettre. Nous gardons le sigle sous la surveillance du nom qu’il représente parce qu’en matière de langue nous avons l’esprit logicien. C’est normal, nous sommes légitimement prudents et soupçonneux.

NOTES