Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité langagière, volume 8, numéro 3, 2011, page 6)

Comme vous avez une meilleure mémoire que moi, vous vous souvenez sûrement de mon billet sur mordre la main qui nourrit. Il y a déjà une vingtaine d’années* de cela. Je terminais en déplorant que les dictionnaires bilingues continuent d’ignorer l’expression, malgré son ancienneté (Octave Mirbeau, 1883) et la caution du Grand Robert et du Logos1. La situation n’a pas beaucoup changé depuis, mais deux bilingues rachètent un peu l’honneur de leurs confrères, le Hachette-Oxford (1994) et le Larousse bilingue (1993). Curieusement, l’expression se trouve dans la partie français-anglais seulement. De son côté, le dictionnaire de l’Acad&eacte;mie (9e édition, 1994) semble être le seul à lui donner le sens de « faire preuve d’ingratitude ».

Cela fait donc cinq dictionnaires qui la reconnaissent. Ce qui n’empêche pas les auteurs de trois ouvrages récents d’y voir un anglicisme – Lionel Meney2, Michel Parmentier3 et Jean Forest4. Vous aurez compris qu’il n’est pas bien vu – chez nous, en tout cas – de ressembler de trop près à l’anglais.

C’est un peu le sort de deux autres expressions, qui ont d’ailleurs un air de parenté avec celle-ci. Et qui, comme elle, pourraient être des jumelles de l’anglais. Dans le cas de la première, manger dans la main de quelqu’un, on pense tout de suite à to eat out of someone’s hand. On peut présumer que Michel Parmentier et Jean Forest ont eu le même réflexe, puisqu’ils la rangent parmi les tournures calquées sur l’anglais.

Elle existe pourtant depuis presque deux siècles. Mais pas dans le sens où nous l’employons aujourd’hui. Pour l’Académie, par exemple, dans la 8e édition de son dictionnaire, manger dans la main de quelqu’un signifie « avoir des manières trop familières ». Dès l’édition suivante, par contre, ce sens est « vieilli », et s’y ajoute celui de servilité : « témoigner une complète soumission [à quelqu’un] ». Le Trésor de la langue française lui donne les deux sens sans préciser que le premier est vieilli. À voir l’âge de ses exemples, il aurait pu leur accoler tous deux l’étiquette de « vieux » : le premier date de 1823 (familiarité) et l’autre de 1846 (serilité).

Chez nous, elle est nettement plus récente. Le plus vieil exemple que j’ai trouvé aurait peut-être 70 ans. C’est le fameux mot qu’on attribue au premier ministre du Québec : « M. Duplessis s’écria : Les évêques! Ils mangent dans ma main5. » Si on ignorait que les Français connaissent cette expression, on croirait volontiers qu’elle est d’origine québécoise. À supposer que le mot est historique, il daterait grosso modo des années 1940.

Quant aux dictionnaires que vous ouvrez tous les jours, je crois bien que seul le Petit Robert de 2011 parle de « servilité ». Et il n’est plus question de « manières familières ». Du côté des bilingues, il faudra attendre le Harrap’s de 2007 pour trouver la traduction « manger dans la main ». Pourtant, vingt ans plus tôt, on la trouvait déjà dans le Harrap’s Slang (1984). Les éditeurs auront mis tout ce temps pour décider qu’elle était entrée dans le bon usage? Les autres ouvrages traduisent to eat out of someone’s hand par « faire les quatre volontés de quelqu’un », « j’en ferai bien ce que je voudrai », ou autres variantes.

La deuxième expression, être né avec une cuiller d’argent dans la bouche, a elle aussi le bonheur de ressembler comme une sœur à son homologue anglaise. La première fois que je l’ai lue, j’ai évidemment sursauté. Surtout que c’était sous la plume d’un grand journaliste : « Vous êtes né, Monsieur, avec une cuiller d’argent dans la bouche6. » Comme d’habitude, je me précipitai sur mes dictionnaires. Aucun ne la donnait et les bilingues traduisaient to be born with a silver spoon in one’s mouth par « être né coiffé ». Depuis, les choses ont heureusement changé. À peine plus de 30 ans après son apparition, au moins quatre ouvrages l’admetten : le dictionnaire de l’Académie, le Nouveau Littré (2007), le Petit Robert et le Robert-Collins (dans les deux parties).

Contrairement aux deux autres, il ne se trouve personne, chez nous, pour condamner cette expression. Étonnant, vous ne trouvez pas? En quoi serait-elle moins suspecte que mordre la main qui nourrit, par exemple? Qui a dû attendre presque un siècle que le Logos et le Grand Robert la reconnaissent… Ou manger dans la main? Dont l’attente a été encore plus longue : plus de 150 ans avant que les dictionnaires lui donnent le sens de servilité… Les défenseurs de la langue seraient moins réticents à accepter une expression nouvelle qu’à donner un autre sens à une expression existante? C’est l’impression qu’ils nous donnent.

Mais de l’autre côté de l’Atlantique, la situation est différente. Dès 1990, Claude Duneton7 signale que c’est « une traduction littérale de l’anglais ». Vingt ans plus tard, Alain Rey, dans la nouvelle édition du Dictionnaire historique de la langue française (2010), le confirme. Et enfin, deux ans plus tôt, Charles Bernet et Pierre Rézeau8 parlaient d’un calque « dont les médias sont particulièrement friands ». Mais le plus intéressant, c’est l’exemple qu’ils donnent. Il date de 19229, soit 50 an avant celui de Viansson-Ponté! C’est dire que l’expression sera bientôt centenaire.

Par ailleurs, je vous signale que la cuiller peut aussi être « d’or », comme l’indique l’Académie, ou « dorée » (Libération). Rey, quant à lui, parle d’une (petite) cuiller d’argent. Si la plupart des ouvrages traduisent par « être né coiffé », le Hachette-Oxford (1994) donne « naître dans la soie ». C’est le seul, semble-t-il, mais on en trouve plusieurs milliers d’exemples sur Internet. Il est bon que vous le sachiez au cas où le calque vous mettrait mal à l’aise…

Nous l’avons vu, pour chacune de ces expressions, la ressemblance avec l’anglais est telle qu’on pense naturellement au calque. Ce n’est pourtant pas le cas de manger dans la main, qui est vraisemblablement plus vieille que son pendant anglais (qui daterait du début du 20e siècle**). Quant à mordre la main qui nourrit, cinq dictionnaires l’admettent sans y voir l’ombre d’un calque, bien que l’anglais lui soit antérieur de quelque 170 ans. Mais pour ce qui est de la dernière (« cuiller d’argent »), la locution anglaise remonte au 18e siècle, soit deux cents ans avant l’exemple de Rachilde ci-dessus, de sorte que je serais tenté de me ranger &agave; l’avis de Duneton, Rey et Bernet-Rézeau.

Ce qui n’empêche pas de se demander si elle répond à un besoin. Comme le faisait André Gide à propos d’un anglicisme célèbre, « réaliser » : « Il me paraît […] vain de chercher à déposséder réaliser de la signification du realize anglais : nous en avons besoin10. » Et pourtant, ce ne sont pas les équivalents qui manquaient : se rendre compte, comprendre, savoir, prendre conscience, etc.

Aurions-nous moins besoin aujourd’hui de notre « cuiller » que Gide de « réaliser » à l’époque? Alors que la tournure né coiffé est vieillie (Petit Larousse), naître dans la soie est à peu près inconnue des dictionnaires. On peut bien sûr se rabattre sur une explication : être né dans une famille aisée, une famille riche, appartenir à une famille opulente, une famille cossue, et ainsi de suite, mais on perd la force et la couleur de l’image. Reste qu’il y a quelque chose qui me chicote. Je trouve l’expression terriblement longue… Et pourtant, la formule anglaise n’est pas plus courte.

Remarques

Retour à la remarque 1* Voir L’Actualité terminologique de juillet 1989 (vol. 22,  4), consultable dans les Chroniques de langue.

Retour à la remarque 2** The American Heritage Dictionary of Idioms en ligne.

Notes