Martine Racette
(L'Actualité langagière, volume 7, numéro 3, 2010, page 14)

Si je sais pertinemment que vous, grands amoureux de la langue française, ne faites pas l’erreur dont je veux vous entretenir dans ce court billet, il n’en demeure pas moins qu’on la relève souvent et qu’elle a le don de me hérisser.

Je veux parler de la fâcheuse habitude qui a pris racine dans la langue parlée – du moins au Canada français – et qui consiste à escamoter le pronom relatif dont dans des constructions où son usage s’impose :

On a eu l’appui qu’on avait besoin.
(Marie-Thérèse Fortin, directrice artistique du Théâtre d’Aujourd’hui, à l’émission Tout le monde en parle, télévision de Radio-Canada, 11 avril 2010)

Pour revenir sur l’état de déprime qu’on parlait tantôt…
(Bertrand Raymond, chroniqueur sportif, à l’émission Christiane Charette, radio de Radio‑Canada, 30 avril 2010)

Ce qu’on se rend compte après cette tragédie…
(André Boisclair, à l’émission L’après-midi porte conseil, radio de Radio-Canada, 6 mai 2010)

Le pronom que aurait sa place dans une construction transitive directe, du genre Pour revenir sur les sujets que nous avons abordés tout à l’heure, où aborder appelle un complément d’objet direct. Dans les constructions transitives indirectes, c’est dont qu’il faut employer : on a eu l’appui dont on avait besoin (on a besoin de quelque chose) et pour revenir sur l’état de déprime dont on parlait tantôt (on parle de quelque chose).

Je ne sais trop à quoi attribuer cet écart trop répandu à mon goût, sinon peut-être au fait qu’on juge l’emploi de dont un peu pédant ou trop encombrant dans la langue parlée courante (et pas seulement au niveau familier). Mais une chose est sûre, cela m’énerve… et je ne suis pas reconnue pour être puriste.

Le phénomène est d’autant plus curieux qu’à l’inverse, on n’hésite pas à abuser de dont dans d’autres circonstances. Et là, il n’y a pas que la langue parlée qui soit touchée… Encore récemment, d’ailleurs, le Bureau de la traduction* nous mettait en garde contre le redoublement du pronom en cause dans des structures comme celles-ci :

C’est de cet appui dont j’avais besoin.

C’est de cela dont je voulais vous parler.

Ici, c’est bel et bien que qu’il faut utiliser. En effet, dont signifie de qui, de quoi, duquel, de laquelle, desquels, desquelles; il contient déjà la préposition de. On évite la redondance en disant C’est de cet appui que j’avais besoin et C’est de cela que je voulais vous parler. La construction avec dont est possible dans les phrases qui commencent par C’est, mais elle est plus rare : C’est cet appui dont j’avais besoin et C’est cela dont je voulais vous parler.

Le pronom dont, difficile à manier, entre dans bien d’autres constructions délicates. Jacques Desrosiers a fait le tour de la question dans sa chronique très fouillée du volume 36, numéro 4 (décembre 2003) de ce que l’on appelait encore L’Actualité terminologique. Je ne saurais trop vous en recommander la (re)lecture.

Remarque

Retour à la remarque 1* C’était en novembre 2009. Voir le Rappel linguistique.