Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 22, numéro 4, 1989, page 7)

Certainement pas parce qu’ils veulent mordre la main qui les nourrit.
(Michel Gratton, Le Droit, 21.12.83)

Les artistes, c’est bien connu, sont d’une ingratitude sans pareille. Sitôt leur subvention en poche, ils se retournent contre leur bienfaiteur et le déchirent à belles dents. Si l’on en croit Naïm Kattan, ce serait une sorte de prérogative, inhérente à leur état : « l’artiste peut mordre la main qui le nourrit »1, écrit-il.

Mon propos n’est pas, vous l’avez deviné, d’épiloguer sur le bien-fondé ou l’incongruité d’une telle attitude, mais, plus prosaïquement, de vous dire quelques mots de la locution mordre la main qui nourrit.

Au sens propre, cette expression a dû voir le jour avec le premier naturaliste avant la lettre qui, voulant donner à manger à quelque bête à moitié sauvage, se fit mordre proprement. Théodore de Banville a sans doute assisté à une telle scène :

[…] le petit monstre manifeste son existence en mordant volontiers les mains qui le nourrissent.2

Mais au figuré, vous la chercheriez en vain dans les ouvrages que je vois sur votre bureau. Ce qui n’est pas le cas en anglais. La plupart des dictionnaires courants donnent to bite the hand that feeds one. La paternité en reviendrait à Edmund Burke, homme politique et écrivain britannique du 18e siècle :

Having first looked to government for bread, on the very first scarcity they will turn and bite the hand that fed them.3

Malgré cette ancienneté, un seul dictionnaire bilingue la connaît, le Robert-Collins :

To bite the hand that feeds you – être d’une ingratitude monstrueuse.

On se demande pourquoi les rédacteurs n’ont pas cru bon de proposer une tournure équivalente, plutôt qu’une simple explication. Après tout, l’idée d’ingratitude peut se rendre de façon plus imagée. Par battre sa nourrice, par exemple : « montrer de l’ingratitude aux personnes à qui l’on doit le plus », nous dit le Grand Larousse de la langue française. Mordre sa nourrice, ajoute le Dictionnaire général de la langue française4. Alain Rey5 donne une variante plus parlante encore, mordre le sein de sa nourrice. Qui figure aussi dans le Trésor de la langue française. ` l’exception du Dictionnaire général, les autres considèrent qu’il s’agit d’un emploi vieilli. C’est peut-être ce qui explique que le Robert-Collins n’en parle pas. (Soit dit entre parenthèses, je soupçonne parfois les lexicographes français d’avoir un surplus d’étiquettes « vieux » dont ils sont impatients de se défaire.)

Mais revenons à nos moutons, peu susceptibles de mordre la main qui les nourrit. Inutile de dire que cette locution est très répandue chez nous. À peu près tout le monde l’emploie, mais elle ne figure dans aucun recueil ou dictionnaire de québécismes6. S’agirait-il d’un tour qui ne nous serait pas propre?

Les Français le connaissent, en tout cas, comme en témoignent ces exemples :

Il y a des hommes à qui l’on tend la main et qui vous la mordent.7

Dressé à lécher les mains pour manger, on prend goût à les mordiller.8

Et n’étiez-vous pas gêné vous-même de mordre ainsi la main qui vous nourrit.9

La dernière citation date de 1976. Ce serait donc un usage plutôt récent, influencé par l’anglais peut-être. C’est ce que je commençais à croire, mais…

Un jour que je feuilletais – par curiosité – un ouvrage peu connu, le Logos, que je n’ai pas consulté plus de dix fois en douze ans, quelle ne fut pas ma surprise, et ma joie, d’y lire : « mordre la main qui vous nourrit, qui vous protège – se montrer ingrat »10. Ce dictionnaire est paru en 1976. L’expression daterait donc du début des années 70.

J’étais sur le point d’envoyer mon billet à L’Actualité lorsque parut la nouvelle édition du Grand Robert. Par acquit de conscience, j’y jetai un coup d’œil… désillusionné d’avance. Comme quoi il ne faut jurer de rien, « mordre la main qui nourrit, qui protège » s’y trouve.

C’est alors que je me rendis compte que j’avais négligé de vérifier dans la première version. Pour en avoir le cœur net, je m’y reportai. C’est ce que j’aurais dû faire au départ, puisque la locution y est. Malheureusement, il n’y a pas de citation. Il est donc difficile de la dater avec précision. Mais nous savons qu’elle a au moins vingt ans, le tome 3 du Grand Robert étant paru en 1969. En arrondissant un peu, on pourrait lui donner vingt-cinq ans. Un quart de siècle, c’est peu comparé à l’anglais, mais c’est tout de même respectable.

En terminant, je vous signale qu’il existe plusieurs proverbes qui pourraient, le contexte s’y prêtant, vous permettre de rendre cette idée d’ingratitude autrement. Je vous laisse le plaisir de les découvrir, et je me contente de celui-ci :

Le scorpion pique celui qui l’aide à sortir du feu.11

P.S. : Le hasard fait parfois bien les choses. Mon article tardant à paraître, j’ai eu la chance de faire une trouvaille, que je m’empresse de vous communiquer : « (…) je n’estime point le caractère de M. Alphonse Daudet, qui a trahi tous ses amis, l’un après l’autre, et mordu successivement la main de ses bienfaiteurs12 ». Il s’agit d’un article d’Octave Mirbeau paru en décembre 1883.

NOTES