Gabriel Martin
(L’Actualité langagière, volume 10, numéro 2, été 2013)

Dans l’article « Un hommage gaspéen ou gaspésien? », précédemment publié dans L’Actualité langagière1, je me penchais sur la question de l’adjectif à retenir pour honorer l’écrivain Philippe-Joseph Aubert de Gaspé, le choix s’étant arrêté sur gaspéen plutôt que sur gaspésien. Cette monographie a attiré l’attention de bien des gens, qui ont soulevé des questions fort pertinentes. Voici donc un compendium des nouvelles réflexions tenues à cet égard.

Dans l’article précédent, j’indiquais que Gaspésien fait office de gentilé autant pour la Gaspésie que pour la ville de Gaspé. Une certaine réserve a alors été émise par des lecteurs : ne devrait-on pas, plutôt, employer Gaspéen pour Gaspé, afin de réserver Gaspésien à la Gaspésie? Le gentilé Gaspéen parait en effet de bonne frappe, si l’on aborde la question d’un point de vue morphologique, puisqu’il s’agit d’un dérivé tout à fait régulier, formé par l’adjonction du suffixe —éen au radical toponymique. On pourrait, en outre, se dire que cette dénomination peut déjà être relevée marginalement dans l’usage2. De fait, toutefois, il y a peu à parier que la municipalité de Gaspé adopte le gentilé Gaspéen pour désigner ses habitants, en raison de l’ancrage solide dont jouit la forme concurrente Gaspésien, adoptée depuis plus d’un siècle3. Une petite enquête bien informelle permet par ailleurs d’observer clairement comment la forme gaspéen pour désigner la municipalité de Gaspé, parfois employée par des locuteurs qui ne sont pas de la région, heurte le sentiment épilinguistique des habitants du lieu, qui répondront presque immanquablement « Nous sommes des Gaspésiens… pas des Gaspéens! » Ainsi, gaspéen ne saurait être employé comme dérivé gentiléen de la ville de Gaspé. Bien entendu, cet onomastisme n’en demeure pas moins tout aussi légitime comme dérivé anthroponymique d’Aubert de Gaspé.

Cela dit, on peut se demander pourquoi adopter la forme gaspéen, relativement à l’écrivain, plutôt que la forme aubertien, tirée d’une autre partie de son nom. N’y a-t-il pas moyen de déterminer si une forme est meilleure qu’une autre? Pour répondre avec plus de clairvoyance à la question, il est utile de se demander quel est le patronyme précis de Philippe Aubert de Gaspé. Un coup d’œil vers l’arbre généalogique de l’auteur4 nous apprend, entre autres choses, que l’écrivain est l’arrière-arrière-petit-fils de Charles Aubert de La Chesnaye et le quadrisaïeul de Philippe de Gaspé Beaubien II. Le patronyme souche, hérité de son lointain aïeul, est donc Aubert. La partie de Gaspé — sans doute perçue comme valorisante en raison de la particule onomastique de — aurait par la suite été intégrée au patronyme, pour en faire partie intégrante. En toute cohérence, Philippe Beaubien II, à l’instar de sa mère Marie‑Philippe de Gaspé Beaubien I (née de l’union de Joseph Beaubien et Joséphine Larue), aurait repris le De Gaspé pour s’inscrire dans ce qui serait perçu comme une noble lignée, illustrant du fait même comment De Gaspé est perçu comme évocateur de l’héritage de Philippe Aubert de Gaspé. Ainsi, il semble qu’on puisse légitimement considérer Aubert de Gaspé comme le patronyme complet de Philippe Aubert de Gaspé, dans lequel Aubert évoque un héritage ancestral, tandis que de Gaspé se veut emblématique de sa postérité.

Enfin, on remarque que le lien entre la toponymie et l’anthroponymie n’est jamais loin lorsqu’il est question de Philippe Aubert de Gaspé. D’une part, le De Gaspé entretient, en toute vraisemblance, un lien avec la région du même nom; d’autre part, on remarque que la municipalité de Saint-Aubert a été nommée selon un évêque français homonyme, en vue de rendre hommage à la générosité reconnue de Philippe Aubert de Gaspé, qui était alors seigneur de la région5. Du toponyme est découlé le gentilé Aubertois, ainsi que les adjectifs homonymes y correspondant.

Alors, que retenir au terme de cette saga onomastique des plus enchevêtrées? En somme, l’usage consacre le gentilé Gaspésien pour la Gaspésie autant que pour la municipalité de Gaspé; bien qu’on relève quelquefois la variante Gaspéen pour la municipalité, la rareté de cette forme et le sentiment épilinguistique des habitants de ce lieu proscrivent cette variante du discours normatif. Le patronyme complet de Philippe Aubert de Gaspé est Aubert de Gaspé, lequel est composé du patronyme de son ancêtre Charles Aubert de La Chesnaye et de la forme De Gaspé, perçue comme nobiliaire. En respect des règles de la dérivation anthroponymique du français, il est aussi légitime de former l’onomastisme aubertien que l’onomastisme gaspéen relativement à l’écrivain. La forme aubertien rappelle les ancêtres d’Aubert de Gaspé, ainsi que le nom de Saint-Aubert. En contrepartie, la forme gaspéen rappelle la noblesse d’Aubert de Gaspé, sa postérité et l’ancrage nord-américain de celle-ci. Ainsi, chaque forme, l’une comme l’autre, semble adéquate et on choisira celle qui nous convient le mieux. L’usage, espérons-le, tranchera.

L’auteur remercie M. Louis Noreau, chef du Groupe de la traduction scientifique et technique anglaise au Bureau de la traduction, pour ses remarques pertinentes, ainsi que Jean‑Sylvain Dubé, rédacteur en chef de L’Actualité langagière, sous l’instigation de qui cet article a été rédigé. Il remercie en outre l’onomasticien québécois Jean-Yves Dugas, auteur du Dictionnaire universel des gentilés en français, d’avoir révisé l’article.

Notes et références