Mots de tête : « you can’t have your cake and eat it too »

Frèdelin Leroux fils
(L’Actualité terminologique, volume 18, numéro 7, 1985, page 10)

Les locutions sont le reflet des mœurs, a dit un moraliste dont le nom m’échappeAller à la remarque a. Si cela est vrai, vous conviendrez avec moi que les Britanniques en ont d’assez curieuses. Quel autre peuple aurait eu l’idée de réduire les bonnes choses de la vie aux cakes and ale? Autre pays, autres mœurs…

Parmi les expressions où entre le mot cake, il en est une que tout traducteur a dû rencontrer au moins une fois dans sa carrière : « You can’t have your cake and eat it (too)Aller à la remarque b ». Si le sens est clair (« you can only choose one of two alternatives, not bothNote de bas de page 1 »), et assez facile à rendre, le choix du niveau de langue pose parfois un problème. Le ministre du Travail, par exemple, qui dirait à des ouvriers dont les revendications lui paraissent excessives, qu’ils ne peuvent « avoir à la fois le drap et l’argent », risquerait de parler dans le vide. (À moins de s’adresser à des ouvriers du textile.)

C’est pourtant le premier équivalent, voire le seul, que proposent les quelques ouvrages qui connaissent le proverbe anglais : le Harrap, le Guide du traducteurNote de bas de page 2, As the French SayNote de bas de page 3. (Le Robert-Collins est muet). Jugeant le tour trop littéraire (il est tiré de la Farce de Maître Pathelin), Félix Boillot, dans son Second Vrai Ami du TraducteurNote de bas de page 4, lui préfère une expression « qui présente à peu près le même degré de familiarité » que l’anglais : « On ne peut pas être et avoir été ». Comme il ne donne pas de source, on peut supposer que la suggestion est de lui. Mais elle n’est pas nouvelle. Les auteurs du Nouveau Dictionnaire anglais-françaisNote de bas de page 5, paru une quarantaine d’années auparavant, y avaient déjà pensé. Boillot l’ignorait-il?

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une formule qu’on peut mettre à toutes les sauces. J’aime mieux la seconde proposition de Mme de Buisseret, qui est beaucoup plus maniable : « On ne peut gagner sur les deux tableaux ».

Avec ces trois solutions, on devrait pouvoir se tirer d’affaire dans la plupart des cas. Mais il y a d’autres possibilités, plus intéressantes encore, peut-être. Par exemple :

On ne saurait vouloir les choses et leur contraireNote de bas de page 6.

(Aussi souple que la précédente.)

Ou bien (dans un contexte particulier) :

On ne peut pas tout avoir et ne rien payerNote de bas de page 7.

Ou encore :

On ne saurait « vouloir la pomme et le paradisNote de bas de page 8 ».

Ou enfin, un exemple qui ne serait pas déplacé dans la bouche du ministre de l’Agriculture :

On ne peut « vendre le cochon et garder le lardNote de bas de page 9 ».

C’est un lecteur des Nouvelles littéraires qui m’a fourni l’image du lard et du cochon. Ne la connaissant pas, je l’ai cherchée partout. En vain. J’allais renoncer et remettre mon article, quand je suis tombé sur un vieux recueil de locutions françaises « avec leurs équivalents anglais », qui confirmait mon « intuition » :

On ne peut avoir le lard et le cochon – One cannot have one’s cake and eat it tooNote de bas de page 10.

Pour continuer dans la même veine (« agricole », j’entends), on pourrait – à condition de mettre en veilleuse son anglophobie – traduire par une expression qui est également d’origine anglaise. Je l’ai lue plusieurs fois dans la presse française : sous la plume de l’ancien rédacteur en chef de L’Express, Olivier ToddNote de bas de page 11, et de deux journalistes du Monde, Pierre Drouin et Laurent Modiano, dont l’article porte le même titre, « Le beurre et l’argent du beurre ».

On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre, comme disent les AnglaisNote de bas de page 12.

Littéralement, Mme Thatcher veut le beurre et l’argent du beurreNote de bas de page 13!

(C’est une tournure que je n’ai jamais rencontrée en anglais. Je serais reconnaissant qu’on me signale une source.)

Comme dernière possibilité, il y a le calque pur et simple. De bons écrivains ne s’en sont pas privés :

(…) ce qui équivaut, comme on dit ici, à garder son gâteau tout en le mangeantNote de bas de page 14.

Il s’agit de faire mentir le proverbe anglais qu’on ne peut à la fois garder son gâteau et le mangerNote de bas de page 15.

La première citation est d’un bon romancier, Vladimir Volkoff, et la seconde, d’un membre de l’Académie Goncourt, Jean Dutourd.

Je ne raffolle ni de l’une ni de l’autre, mais en fait d’adaptation insolite, c’est le Harrap qui remporte la palme. En effet, dans la dernière édition de leur dictionnaire, René et Margaret Ledésert nous servent un équivalent des plus inattendus :

On ne peut pas manger le gâteau à midi tout en le gardant pour le dîner.

S’agit-il d’une vieille locution tombée dans l’oubli? Ou d’une traduction maison? Seul leur imprimeur le sait. Mais une chose est certaine, pour le Québécois (ou Canadien français) moyen, le dîner étant le repas du midi, c’est la quadrature du cercle.

Après cela, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. Mais n’en faites rien. Amusez-vous plutôt à trouver d’autres équivalents.

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