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Mots de tête : Un visa pour « émettre »

Frèdelin Leroux fils
(L’Actualité terminologique, volume 33, numéro 4, 2001, page 16)

Je demande au Collège des médecins d’émettre des directives claires.
(Lettre au Devoir, 20.07.00)

Si vous êtes traducteur, ou rédacteur, je ne serais pas étonné d’apprendre que vous avez déjà souhaité être muté au ministère des Finances, ou même aux Postes. Vous rêviez d’avoir enfin l’occasion d’« émettre » – des chèques, des obligations, des timbres. Car à peu près partout ailleurs, et notamment au Bureau de la traduction, « émettre » a toujours été plus ou moins condamné au chômage chronique.

Aujourd’hui encore, aussi bien dans les dictionnaires français que bilingues, il est réduit à la portion congrue. Et même les dictionnaires canadiens, ou québécois (selon l’époque de leur parution) – que ce soit le Glossaire du parler français au Canada (1932), le Dictionnaire général de la langue française au Canada (1957), le Dictionnaire du français Plus (1988), ou le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) –, s’en tiennent à peu près au quatuor classique : chèques, billets, timbres et emprunts.

Pourtant, « émettre » s’emploie à toutes les sauces chez nous, et ce, depuis fort longtemps – un des pères de la Confédération, Thomas Chapais, l’emploie à propos de licences en 1896. Cent ans plus tard, c’est devenu un tel réflexe que même en l’absence d’équivalent anglais le traducteur le met :

A press release from the Office of the Prime Minister… / Le cabinet du premier ministre a émis un communiqué de presse… (Débats du Sénat, 5.11.97)

Malgré cette tradition séculaire d’égarement linguistique, cela fait à peine trente ans que les défenseurs de la langue nous mettent en garde contre la contamination d’« émettre » par l’anglais to issue. Le premier à monter au front est probablement Gérard Dagenais. Dans son Dictionnaire des difficultésNote de bas de page 1, paru en 1967, il relève toute une série d’impropriétés, avec ordre, passeport, mandat, arrêt, brevet, certificat, permis, et j’en passe. Deux ans plus tard, les auteurs du Français, langue des affairesNote de bas de page 2 dressent une longue liste d’anglicismes, où figurent deux exemples d’« émettre ».

Le Comité linguistique de Radio-Canada publiera deux fiches (nos 45 et 109) pour nous rappeler d’éviter l’emploi d’« émettre » avec permis, communiqué, mandat d’arrêt. Marie-Éva de VillersNote de bas de page 3 (1988) relève à peu près les mêmes fautes. L’Actualité terminologiqueNote de bas de page 4 a aussi traité de ce problème. Après l’habituelle litanie de fautes, emporté par son élan sans doute, l’auteur va jusqu’à affirmer qu’on ne saurait « émettre » un avis. Et pourtant, la tournure est tout ce qu’il y a de plus courant, comme on peut le constater en consultant le premier dictionnaire venu. Même avec un avis écrit, « émettre » se dit; à preuve, cet exemple du Code administratif :

Le conseil de discipline émet un avis motivé sur la sanction applicable et le transmet à l’autorité compétenteNote de bas de page 5.

Dans la première édition de la bible de nos anglicismes, Les anglicismes au Québec (1970), on ne parle que des emplois avec « permis » et « décret », mais dans le ColpronNote de bas de page 6 de 1994, les interdits se sont multipliés. Et à la liste bien connue, les auteurs ont ajouté « directive ». C’est cette goutte qui a fait déborder mon vase.

J’ai l’impression que les auteurs du Colpron n’ont pas lu Dagenais attentivement. Car si celui-ci condamne allègrement, il dit bien pourtant que dans le vocabulaire de l’administration – c’est le nôtre –, « émettre » s’emploie en parlant de publications officielles. La première fiche de Radio-Canada ( 45) abondait dans ce sens : « ÉMETTRE s’applique particulièrement aux publications faites par l’autorité compétente », et donnait deux exemples : le gouvernement émet une circulaire; le directeur a émis une nouvelle directive. Mais la seconde fiche ( 109) est venue mettre un bémol à cette affirmation. Après avoir rappelé que traduire to issue invariablement par « émettre » est la cause de bien des impropriétés, l’auteur précise qu’il faut écrire « publier une circulaire ». S’il s’agit d’une circulaire commerciale, peut-être, autrement, je dois dire que l’auteur s’est gouré.

Malgré le silence littéralement sépulcral des dictionnaires, tant français que bilingues, l’usage autorise l’emploi d’« émettre » avec circulaire, directiveetc. J’en ai trouvé la preuve chez deux linguistes. André ThériveNote de bas de page 7 écrit, en 1956 : On nous a envoyé une circulaire émise par un ministère… Et Marina YaguelloNote de bas de page 8, en 1998 : La directive du Premier ministre, émise en 1986

Si on le dit pour une circulaire et une directive, pourquoi pas pour une note? Le Monde semble bien de cet avis : Dans une note émise par le ministère des Affaires étrangères…Note de bas de page 9 Ou pour une déclaration? Dans le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse (1982), on apprend que la déclaration Balfour a été « émise par le gouvernement britannique ». Dans le texte anglais qui m’a incité à consulter le GDEL, vous devinez qu’il y avait to issue.

On rencontre aussi « émettre » avec règlement : Certaines unités avaient […] émis des règlements interdisant à leurs employées le port de cheveux longsNote de bas de page 10. Ce qui rejoint l’exemple donné par Gérard Dagenais : le ministère a émis le texte des nouveaux règlements. Et que vient corroborer un curé, rapportant les propos de son évêque : […] l’administration qui justement vient d’émettre un nouveau règlement précisant notre fonctionNote de bas de page 11. Et s’il fallait une véritable consécration, on pourrait difficilement demander mieux qu’un Dictionnaire de droitNote de bas de page 12 :

Le règlement administratif […] produit les mêmes effets […] dès lors qu’il est émis par une autorité administrative.

L’auteur parle aussi d’« émission » de règles générales; je n’aurais pas osé.

Enfin, j’ai trouvé un exemple avec ordre : le haut commandement américain a émis en mai 1999 un ordre exécutif secret interdisantNote de bas de page 13 Peut-être s’agit-il d’un cas limite, mais on sent que le verbe rue dans les brancards, qu’il est impatient de faire éclater ce corset que les dictionnaires lui imposent depuis trop longtemps.

Je n’irais sans doute pas jusqu’à parler, comme le fait une journaliste – pourtant soucieuse de correction –, de documents « émis » par une organisation politiqueNote de bas de page 14, mais dans le cas de documents officiels, je ne vois pas pourquoi on hésiterait. Il y a au moins un dictionnaire qui nous donne le feu vert, le Hachette-Oxford : « émettre – Admin. to issue (documentetc.) ». Vous conviendrez que « document », c’est plutôt large.

Si vous êtes comme moi, vous devez vous réjouir de voir « émettre » élargir son champ d’action. Car vous avez dû vous aussi hésiter devant le verbe à employer avec directive, circulaireetc. Certes, on peut l’adopter, la donner, l’établir, la formuler, mais après? On hésite à écrire qu’on la rend publique, puisqu’elle s’adresse le plus souvent à des fonctionnaires. Et comme on a devant les yeux « to issue », on aimerait bien un terme qui rende quand même un peu l’idée de… publier. Après tout, cela fait partie de la définition même qu’en donne le Littré : « émettre – exprimer, produire, publier ».

Mais je peux comprendre que vous hésitiez encore. Si c’est le cas – outre les solutions proposées par les ouvrages correctifs –, il y a une façon simple de tourner la difficulté : mettez « émaner ». Ça vous tirera d’affaire à tout coup. Une directive, une circulaire, un règlement, etc., émanant du ministère… C’est passe-partout, et c’est un tour qu’on voit souvent. Même si les dictionnaires ont encore un métro de retard à cet égard.

Avec cette polyvalence grandissante d’« émettre », je me demande si on ne finira pas par « émettre » des communiqués? Une rapide recherche sur Internet m’a permis de relever onze cas de « communiqué émis ». Tous tirés du Journal des débats de la Chambre des communes. Et dire qu’à l’époque nous faisions des gorges chaudes de voir les rédacteurs de nos clients « émettre » des communiqués à qui mieux mieux. Comme quoi il ne faut jurer de rien.

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