Gouvernement du Canada
Symbole du gouvernement du Canada

Une interprète parle de l'importance de son travail

Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada

2013-02-11

Traduction de l’article de Samuel Ramos publié dans le journal La Source, août 2012, Vancouver, Colombie‑Britannique.

Fenella Sung, interprète et traductrice agréée du chinois à l'anglais dans le Grand Vancouver depuis plus de 20 ans, peut difficilement s'imaginer un monde sans traducteurs ni interprètes. Au cours de sa carrière, elle est intervenue lors de procès, d'audiences d'immigration, d'actes médicaux et d'importantes transactions commerciales entre les secteurs privé et gouvernementaux. Elle ne veut pas être vue; être entendue lui suffit.

« Je dis à mes clients de faire comme si je n'étais pas là. Je ne suis que leur voix », dit Mme Sung. Elle impose deux règles à ses clients : se regarder directement, sans la regarder, et se parler directement, sans lui parler. Une fois les règles comprises, elle veut qu'on fasse comme si elle n'existait pas.

Les interprètes et les traducteurs ont un rôle essentiel pour faire fonctionner les choses au quotidien, selon Mme Sung, membre du Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada. Elle est au nombre de ces héros qu'on ne voit pas et qui, par leurs compétences, font que les différences linguistiques ne créent pas d'entraves à la vie des habitants d'une planète mondialisée. « Nous sommes un trésor caché. Si tous les interprètes et traducteurs cessaient de travailler, ne serait‑ce qu'une seule journée, la Terre s'immobiliserait », dit‑elle.

L'interprète invisible

Faire ses courses ou ses affaires à la banque n'exige pas les services d'un interprète agréé, mais Mme Sung encourage ses clients à avoir un interprète s'ils doivent aller en cour ou voir un médecin.

Mme Sung mentionne qu'il se fait de l'interprétation dans 20 à 30 langues dans le Grand Vancouver chaque jour. Elle est au nombre des 675 traducteurs et interprètes reconnus par la Société des traducteurs et interprètes de la Colombie‑Britannique (STIBC). Beaucoup d'autres aussi, qui ne sont pas reconnus, exercent la profession, selon la directrice exécutive de la STIBC, Joann McKinlay.

Mme McKinlay dit que la STIBC a une liste de membres agréés dans plus de 80 combinaisons linguistiques. Ces membres signent un code de déontologie et s'engagent à travailler de façon professionnelle en suivant les normes déontologiques. Elle reconnaît cependant que, trop souvent, on ne fait pas appel à un interprète professionnel, et que cela peut parfois causer des problèmes.

« Il arrive même que l'on demande à un enfant de faire l'interprétation », dit Mme McKinlay. Mmes McKinlay et Sung connaissent de nombreuses histoires de traductions fautives.

Conséquences catastrophiques d'erreurs de traduction

Selon Mme Sung, un interprète agréé connaît ses limites et son rôle. Elle sait que des non‑anglophones vont demander à un parent d'agir comme interprète pour eux, croyant que cette personne a leurs intérêts à cœur, mais selon elle, une telle situation peut causer des problèmes. « Un symptôme qui semble mineur, voire insignifiant, aux yeux du membre de la famille pourrait revêtir beaucoup d'importance pour le professionnel de la santé. Le patient pourrait recevoir un diagnostic erroné. »

De plus, selon Mme Sung, les membres de la famille, dans la plupart des cas, sont trop près émotivement et croient pouvoir mieux expliquer les choses que le patient. En fait, ils font plus de mal que de bien, et il est toujours préférable que le patient puisse parler directement au médecin. Grâce à un interprète neutre et sans investissement émotionnel, le médecin et le patient peuvent se rencontrer comme s'ils parlaient la même langue. Toutefois, Mme Sung se garde bien de blâmer les membres de la famille qui agissent selon leurs émotions. « Ce n'est pas facile pour eux de prendre du recul et de se faire à l'idée qu'ils doivent être invisibles. »

Une expérience désastreuse est toujours possible, même si l'interprète n'est pas un parent. Mme McKinlay connaît beaucoup de cas où le procès d'un client a eu à souffrir du piètre travail de traduction ou d'interprétation. Elle se souvient d'un procès où l'interprète s'est mêlé entre « he was hitting on me » (il flirtait avec moi) et « he was hitting me » (il me frappait). « Heureusement, il y avait un autre interprète et les choses se sont arrangées », se souvient‑elle.

Unir les cultures en une seule voix

Mme Sung dit viser l'excellence à cause de son désir de faire le lien entre des gens de cultures et d'ethnies différentes. « Moi, je préfère les points communs aux différences », précise‑t‑elle.

Au milieu des années 90, Mme Sung a été engagée pour servir d'interprète pour une matriarche chinoise aux opinions tranchées qui avait une entrevue avec une agente d'immigration. Après la partie officielle de l'entrevue, les deux femmes ont tout bonnement poursuivi la conversation. Sur le formulaire de demande, la dame avait indiqué qu'elle avait une fille dans la vingtaine. L'agente d'immigration, une blanche, a alors mentionné qu'elle avait aussi une fille du même âge qui n'était pas mariée et qui sacrifiait trop à sa carrière. Les deux mères déploraient que leurs filles ne cherchent même pas un ami de cœur et s'inquiétaient à la pensée qu'elles ne se marieraient jamais. Mme Sung s'est rendu compte que les mamans avaient complètement oublié sa présence, mais elle se réjouissait du fait qu'elles communiquaient par son entremise.

« En fin de compte, le rôle de mère est le même, peu importe où vous êtes née ou d'où vous venez. Elles causaient comme des voisines ou des amies d'enfance. Ce rapport passait par moi, et elles ne s'en rendaient pas compte », a‑t‑elle remarqué.

Se placer au milieu

Pour être un traducteur ou un interprète efficace, il faut être sensible à la culture des deux interlocuteurs, mentionne Mme Sung. Elle dit que la connaissance d'une langue sans contexte culturel ne sert à rien. Par exemple, en français nous disons que nous allons « y penser à deux fois ». « En chinois, deux fois ne suffisent pas. Pour avoir le même impact, il faut y penser à trois fois, ou vous risquez de perdre l'intérêt des clients chinois », dit‑elle.

Pour Mme Sung, un interprète professionnel doit s'imprégner des deux cultures afin de rendre justice à la langue. Faire sa vie en parlant n'est cependant pas reposant. Mme Sung explique : « J'ai le rythme au travail, mais une fois chez moi, je n'ai aucune envie de parler, quelle que soit la langue. Je ne veux même pas répondre au téléphone. Je ne veux pas parler, sauf peut‑être en langue des signes! »