Gouvernement du Canada
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La normalisation : une nécessité

Jeela Palluq-Cloutier
Inuit Uqausinginnik Taiguusiliuqtiit
(Office de la langue inuit 1 )
Gouvernement du Nunavut

2012-09-24

En 2008, le gouvernement du Nunavut adoptait la Loi sur les langues officielles et la Loi sur la protection de la langue inuit. La première confère à l'inuktut 2 un statut de langue officielle, la plaçant ainsi sur un pied d'égalité avec l'anglais et le français, qu'elle continue de protéger (Braën, 2009). Quant à la seconde, elle va plus loin et préconise l'usage de l'inuktut dans le système d'éducation, les milieux de travail et les services offerts aux Nunavummiut, faisant ainsi ressortir la nécessité de normaliser cette langue. La Loi sur la protection de la langue inuit prescrit également l'usage de l'inuktut dans la prestation des services et des programmes d'apprentissage destinés aux adultes et à la petite enfance, en plus d'exiger l'adoption de mesures visant la promotion et la revitalisation de cette langue, en particulier dans les collectivités ou les groupes d'âge où elle est menacée. Les moyens de protection et de promotion de l'inuktut pouvant être mis en œuvre par le gouvernement sont nombreux, l'un des plus importants étant sa normalisation, en particulier à l'écrit. Cette mesure permettrait d'offrir une éducation de qualité en inuktut afin que les gens puissent travailler efficacement dans cette langue, et que le gouvernement et les entreprises soient en mesure d'offrir des services dans une langue facilement comprise par tous, peu importe la région d'origine ou le dialecte de chacun. C'est dans cette optique que le gouvernement du Nunavut a mis sur pied l'Inuit Uqausinginnik Taiguusiliuqtiit (IUT) (Office de la langue inuit), un organisme public indépendant ayant pour responsabilité d'étudier l'évolution, l'usage et la normalisation de l'inuktut, et de prendre des décisions à ce sujet.

Le débat sur la normalisation de l'inuktut ne date pas d'hier : il fait couler de l'encre depuis au moins une quarantaine d'années. Lorsque le gouvernement fédéral a réclamé l'élaboration d'un système d'écriture unique qui permettrait la distribution d'une même documentation à tous les Inuit d'un bout à l'autre du Canada, les linguistes Lefebvre et Gagné ont été désignés pour concevoir un système d'écriture basé sur l'alphabet romain. Cette décision a été contestée par de nombreux Inuit, qui se refusaient à abandonner l'écriture syllabique. À cette époque, certains aînés croyaient que ce changement revenait à modifier la parole de Dieu, la Bible étant le seul ouvrage qu'ils lisaient (Harper, 1983).

Avant la création du gouvernement du Nunavut, la question de la normalisation de l'inuktut avait été abordée lors d'une conférence sur la politique linguistique organisée en 1998 par la Commission d'établissement du Nunavut (CEN). Neuf des cinquante recommandations alors formulées étaient directement liées à l'orthographe et à la normalisation de la langue ( CEN , 1998). Comme ce sujet délicat revêtait un caractère émotionnel pour de nombreux Inuit, il s'était avéré difficile de clore le débat à l'époque (Bell, 1998, 2002). Par conséquent, la CEN avait recommandé qu'avant de prendre toute décision relative au système d'écriture ou au dialecte à utiliser comme norme à l'avenir, le gouvernement devrait d'abord mener de rigoureuses consultations auprès des Nunavummiut, notamment des aînés, mais aussi des jeunes, « car ce sont eux qui auront à apprendre et à enseigner ces systèmes, et à vivre avec les conséquences de cette décision » ( CEN , 1998, p. 25).

Plus de trente ans après l'adoption du système d'écriture double, plus de dix ans après que le nouveau gouvernement territorial s'est doté d'une orientation en matière de politique linguistique, et après que le territoire a adopté les nouvelles lois linguistiques en 2008, des spécialistes et des leaders communautaires se sont réunis à de nombreuses reprises pour discuter de la normalisation de l'inuktut (Ministère de la Culture, de la Langue, des Aînés et de la Jeunesse [MCLAJ], 2009, 2010, 2012; Conseil circumpolaire inuit [CCI], 2008; IUT , 2011). La nécessité d'une normalisation est maintenant mieux comprise par la population et les organismes, et cette idée n'a jamais reçu autant d'appui qu'aujourd'hui (voir Bell, 18 février 2010, 15 février 2011 et Rogers, 12 octobre 2011).

De plus, certains membres de l'Assemblée législative du Nunavut ont demandé au gouvernement de proposer des solutions ainsi qu'un plan visant la mise en œuvre d'un système d'écriture unique au Nunavut, et, possiblement, la sélection d'un seul dialecte pour les publications (Assemblée législative du Nunavut, 2009, 2010). Paul Okalik, alors membre de l'Assemblée législative pour la circonscription d'Iqaluit Est, a déclaré au Commissaire aux langues :

« […] si nous voulons que l'inuktitut soit encore utilisé dans le futur, je crois que nous devrons utiliser un système d'écriture normalisé. Si des gens souhaitent utiliser le système syllabique, nous n'allons pas les arrêter. Toutefois, nous devons commencer à examiner ce que nous voulons faire en tant que gouvernement. Si nous voulons que la majorité de la population active utilise l'inuktitut au travail, nous avons besoin d'un système d'écriture normalisé. » (Comité permanent, Assemblée législative du Nunavut, 2010, p. 54.)

En octobre 2011, Nunavut Tunngavik Incorporated (NTI) a publié son rapport annuel sur la situation de la culture et de la société inuit, dans lequel une attention toute particulière était accordée à la situation de la langue inuit au Nunavut. En voici la conclusion :

« Pour que l'éducation bilingue efficace devienne un objectif réaliste au Nunavut, il faudra que l'élaboration du matériel pédagogique et des documents de lecture complémentaires soit rigoureuse, efficace sur le plan des coûts et simplifiée. La seule solution réaliste pour produire de tels documents imprimés tout en assurant le contrôle de la qualité consiste, pour le gouvernement, le système d'éducation et les futures maisons d'édition, à opter pour un seul dialecte. Les publications pourraient ainsi être centralisées et bien documentées, dans la mesure où l'infrastructure nécessaire serait en place. » ( NTI , Rapport annuel 2009-2010, p. 47-48.)

En outre, dans son rapport annuel 2010‑2011, le Bureau du Commissaire aux langues du Nunavut a indiqué que « l'adoption d'une orthographe normalisée est importante pour la survie à long terme de la langue » (Commissaire aux langues, 2011). Le rapport fait également référence aux travaux d'une doctorante qui, après avoir étudié l'écriture syllabique inuit à Iqaluit et à Igloolik, a recommandé qu'on accorde une meilleure reconnaissance à l'usage de l'alphabet romain, dans le but de rendre la lecture et l'écriture plus accessibles aux jeunes Inuit qui se servent des nouvelles technologies (Commissaire aux langues, 2011).

Sur le plan national, l'Inuit Tapiriit Kanatami (ITK) réclame également la normalisation de l'inuktut. L' ITK a élaboré la Stratégie nationale sur la scolarisation des Inuits, selon laquelle « l'introduction d'un système d'écriture normalisé, mis en place graduellement et par étapes dans le système scolaire, commençant avec les programmes de langue de l'éducation de la petite enfance, suivis par la maternelle à la 3e année, puis aux niveaux supérieurs, se traduirait éventuellement par de meilleurs résultats scolaires pour les Inuits. […] Un système d'écriture normalisé faciliterait le développement et le partage d'une nouvelle terminologie en langue des Inuits, ce qui enrichirait la langue » ( ITK , 2011, p. 89). L' ITK a par la suite recommandé l'établissement d'un groupe de travail inuit responsable d'étudier l'introduction d'un système d'écriture normalisé de la langue des Inuit au Canada.

Dans le secteur privé, on insiste sur le fait que même si les entreprises sont soucieuses de protéger et de promouvoir la langue inuit au Nunavut, elles n'ont ni la capacité, ni les ressources nécessaires pour offrir des services dans une multitude de dialectes. Certaines entreprises ont d'ailleurs demandé au gouvernement et aux organismes inuit de faire preuve de leadership et d'expliquer, en langage clair, les avantages de la normalisation à tous les Nunavummiut, afin de leur faire comprendre qu'elle est essentielle pour favoriser la prestation de services de qualité à l'ensemble de la population (Arctic Co‑operatives Limited, 2009; MCLAJ , 2009)

Malgré l'appui qu'elle reçoit, la normalisation de l'inuktut s'annonce un défi de taille, car les dialectes varient d'une région à l'autre, voire d'une collectivité à l'autre. Comme il a été mentionné lors des tables rondes régionales sur la langue, il arrive même que des personnes parlant des dialectes différents aient recours à l'anglais pour communiquer entre elles ( MCLAJ , 2009). Lorsque des variantes linguistiques ne sont pas reconnues, ou, plus exactement, lorsqu'elles ne concordent pas, il y a matière à conflit; on peut se demander quelle langue est « exacte » ou « authentique » (Grenoble et Whaley, 2006). À l'inverse, l'établissement d'une norme peut contribuer à désamorcer les tensions éventuelles entre des locuteurs de dialectes différents en dirigeant plutôt leur attention sur la langue normative. Il faudra également se pencher sur la revitalisation de l'inuktut dans certaines collectivités, particulièrement dans la région de Qitirmiut, et prévoir des façons d'atténuer une éventuelle résistance à l'adoption d'un système d'écriture unique pour l'ensemble du Nunavut.

Il faut mener un débat de fond sur le caractère essentiel de la normalisation pour le gouvernement et pour le bon déroulement des activités quotidiennes, de même que sur son importance pour la sauvegarde de la langue inuit. Il faudra donc tenir des séances informatives ou éducatives portant sur les différences dialectales, ou, ce qui est peut‑être plus important encore, sur leurs ressemblances. Le gouvernement du Nunavut et les organismes inuit devront faire preuve d'un leadership exemplaire à ce chapitre : ils devront veiller à ce que les Nunavummiut comprennent en quoi la normalisation contribuera à unir le peuple (comme le dit l'expression, l'union fait la force), et ce, sans oublier de mobiliser les jeunes, qui sont les futurs gardiens de la langue des Inuit, ce peuple du Nunavut dont l'identité culturelle et linguistique est unique au Canada.


Notes

Retour à la note 1  Par respect pour la population du territoire, le terme inuit n'est pas accordé en genre et en nombre dans les communications en français émanant du gouvernement du Nunavut.

Retour à la note 2  Le terme inuktut est employé au Nunavut pour désigner à la fois l'inuktitut et l'innuinaqtun.


Références

NUNAVUT. MINISTÈRE DE LA CULTURE, DE LA LANGUE, DES AÎNÉS ET DE LA JEUNESSE. Setting the Stage to Implement Nunavut's Language Legislation: A Summary of Regional Roundtables, 2009.

BELL, Jim. « Delegates ponder language in Nunavut », Nunatsiaq News, 1 er  avril 1998.

BELL, Jim. « ICC looks at common writing system for Inuit language », Nunatsiaq News, 27 juillet 1998.

BELL, Jim. « ICC shouldn't give up on language work » (éditorial), Nunatsiaq News, 23 août 2002.

BELL, Jim. « Teacher devises special syllabics for Nattilingmiutut: Amidst talk of standardization, regional writing system emerges », Nunatsiaq News, 18 février 2010.

BELL, Jim. « One Inuit language, many Inuit dialects », Nunatsiaq News, 15 février 2011.

ROGERS, Sarah. « Action needed to save Inuit language in Nunavut: NTI », Nunatsiaq News, 12 octobre 2011.

HARPER, Kenn. « Taissumani: Language standardization », Nunatsiaq News, 2 février 2011.

BRAËN, A. « Le statut des langues autochtones au Canada : le cas de l'inuit au Nunavut », La Revue du Barreau Canadien, vol. 87, 2009, p. 741 à 772.

NUNAVUT. MINISTÈRE DE LA CULTURE, DE LA LANGUE, DES AÎNÉS ET DE LA JEUNESSE. Uqausivut Atausiujjutivut (Notre langue, c'est ce qui nous rassemble): A Summary of the Nunavut Language Summit (résumé des débats du Sommet sur la langue), 2010.

GRENOBLE, L. A. et L. J. WHALEY. Saving Languages: An introduction to language revitalization, Cambridge University Press, 2006.

HARPER, Kenn. « Writing in Inuktitut: an Historical Perspective », Inuktitut Magazine, vol. 53, 1983, p. 3 à 35.

NUNAVUT. BUREAU DU COMMISSAIRE AUX LANGUES. Rapport annuel 2010-2011 du Bureau du Commissaire aux langues du Nunavut, Iqaluit, 2011.

CONSEIL CIRCUMPOLAIRE INUIT. Proceedings of the Arctic Indigenous Languages Symposium, Tromso, Norvège, 2008.

INUIT TAPIRIIT KANATAMI. Stratégie nationale sur la scolarisation des Inuits, 2011.

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE DU NUNAVUT. Hansard, 3 e séance, 3 e assemblée, Iqaluit, Nunavut, 16 juin 2009.

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