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Les origines de la francophonie au Nunavut

Mylène Bellerose
Services et langues officielles
Gouvernement du Nunavut

2012-02-27

Quand on pense au Nord canadien, certaines images reviennent presque toujours : les aurores boréales, les InuitAller à la note 1, les ours polaires, la toundra... La présence d'une communauté francophone dynamique au Nunavut peut donc surprendre au premier abord. Toutefois, en fouillant un peu, on découvre des vestiges de la présence francophone sur le territoire.

Cet article se veut un retour dans le temps, une histoire du Nunavut d'un point de vue franco-nunavois ou uiviit (des « oui oui »)Aller à la note 2.

Premières présences francophones au Nunavut

La présence de francophones sur le territoire nordique date du temps où des explorateurs, tels que Pierre-Esprit Radisson et Médard Chouart des Groseillers, faisaient le commerce des fourrures dans la baie d'Hudson, au 17e siècle. Les premiers francophones à fouler le sol du Nunavut auraient fait partie des équipages des baleiniers au 19e siècle. Une des figures marquantes de la francophonie nunavoise fut sans doute Paul Racine, fils de Jean-Baptiste Racine, un membre de l'équipage d'un baleinier, et d'une Inuk. Il étudia au Collège de la Prairie et revint dans l'Arctique à l'âge de 16 ans. Il fut probablement le premier Inuk parlant le français, l'inuktitut et l'anglais.

Un autre personnage important de la francophonie nunavoise fut le capitaine
Joseph–Elzéar Bernier, surnommé Kapitaikallak (le p'tit gros capitaine) par les Inuit. Né en 1852 à l'Islet-sur-Mer, au Québec, cet important capitaine et explorateur suivit les traces de son père et de son grand-père. Pendant sa carrière, il commanda plus de
109 navires et pris part à quelque 269 voyages à travers le monde.

Vers la fin du 19e siècle, alors qu'il était directeur de la prison de Québec, Bernier commença à rêver de l'Arctique. Il désirait y organiser des expéditions afin d'y affirmer la souveraineté canadienne. Son rêve est devenu réalité et c'est en 1904 qu'il partit à bord du navire CGS Arctic, pour le compte du Dominion du Canada, sous l'égide du premier ministre Wilfrid Laurier. Son équipage, formé majoritairement de Québécois, eut un impact important sur le territoire. Bernier réalisa quatre expéditions entre 1904 et 1911 pour le gouvernement du Canada. Un moment marquant fut la prise de possession de l'archipel arctique au nom du Canada, à Winter Harbour sur l'île Melville, le 1er juillet 1909. Par la suite, il effectua trois voyages privés entre 1912 et 1917 pour son poste de traite dans la région de Pond Inlet. Il retourna dans l'Arctique pour le compte du gouvernement du Canada entre 1922 et 1925, comme capitaine des premières patrouilles annuelles de l'Arctique de l'Est.

D'autres membres de l'équipage de Bernier ont également marqué l'histoire de la francophonie nunavoise. Wilfrid Caron, surnommé Quvviunginnaq (une larme à l'œil) par les Inuit, est une autre figure francophone importante au Nunavut. Il était l'un des membres de l'équipage de Kapitaikallak. Il resta sur le territoire plus de trois ans pendant la Première Guerre mondiale et s'adapta à la culture inuit en participant à toutes les activités de la vie quotidienne : il parlait couramment l'inuktitut, portait des vêtements en peau de caribou et de phoque, avait son propre chant traditionnel, jouait du tambour et participait aux jeux inuit.

L'on compte aussi Alfred Tremblay, qui a parcouru le territoire de Pond Inlet à Igloolik, a cartographié le territoire parcouru et a écrit un livre racontant ses aventures, The Cruise of the Minnie Maud. Émile Lavoie, ingénieur civil, était responsable des questions scientifiques de l'expédition. Il publia un roman portant sur l'Arctique intitulé Le grand sépulcre blanc. Il fut aussi l'un des membres fondateurs de l'Ordre de Jacques-Cartier, un ordre secret rassemblant des francophones canadiens. Il s'inspira de son expérience dans l'Arctique pour créer le rituel d'initiation.

Au fil du temps, plusieurs personnages francophones sont passés par ce territoire qui est devenu, en 1999, le Nunavut. En effet, des membres de différentes communautés religieuses, telles que les Sœurs Grises et les Missionnaires Oblats, s'y sont installés. Guy-Marie Rousselière, surnommé Ataata (père) Marie par les Inuit, a travaillé à recueillir l'histoire orale de la région du Nord-de-l'île-de-Baffin et a contribué aux domaines de la toponymie et de l'archéologie. Également, la compagnie Révillon Frères était la principale concurrente de la Compagnie de la Baie d'Hudson et était administrée par des francophones.

L'impact des francophones dans l'Arctique

Les différentes présences francophones ont façonné la mémoire collective de plusieurs Inuit. En effet, plusieurs aînés inuit se souviennent de ces hommes. Le souvenir de Wilfrid Caron, l'homme qui a vécu à la façon des Inuit, est encore présent dans leur mémoire.

Le capitaine Bernier et son équipage ont montré aux Inuit à se servir de différents outils tels que les armes à feu et les longues-vues, mais en échange, ils faisaient appel à eux comme guides à l'intérieur du territoire, créant ainsi une relation respectueuse d'égal à égal. Les histoires de Kapitaikallak font encore partie de la tradition orale inuit : « Même après plusieurs années, il y a toujours des traces. Kapitaikallak n'a jamais été oublié par les Inuit. Nous le connaissons toujours. Nous avons entendu parler de lui. Nous ne l'avons pas oublié. » (Nutaraq Cornelius, Pond Inlet)

L'héritage francophone s'est même transmis de génération en génération dans certains cas. Par exemple, la chanson Il était un petit navire est devenue Ilititaa chez des descendants de Wilfrid Caron. De plus, certains Inuit ont cru que la chanson Alouette, gentille alouette était l'hymne national du Canada puisque le capitaine Bernier la faisait jouer sur son gramophone afin d'impressionner les visiteurs sur son bateau.

Bref, le capitaine Bernier et son équipage ont établi un contact respectueux et empreint de découvertes culturelles avec les communautés inuit qu'ils ont visitées. Cet échange entre les cultures francophones et inuit a permis aux deux communautés de mieux se comprendre et de prendre conscience de la richesse émanant de la diversité culturelle.


Sources

Cloutier, Stéphane. « Les explorateurs de l'Arctique », Le toit du Monde, vol. 1, n° 1 (printemps 2001), p. 16 à 27.

Musée maritime du Québec, en collaboration avec l'Association des francophones du Nunavut. « Ilititaa… Bernier, ses hommes et les Inuits  ».

St-Louis, Martine. « L'épopée de la francophonie nordique », Célébrons le
25e anniversaire de l'Association des francophones du Nunavut!
, Cahier souvenir (2006), p. 4-5.


Retour à la note1 Par respect pour la population du territoire, le terme inuit n'est pas accordé en genre et en nombre dans les communications en français émanant du gouvernement du Nunavut. Le terme est neutre et est déjà au pluriel. Le terme Inuk est utilisé au singulier.
Retour à la note2 Les Inuit désignent les francophones ainsi en raison de leur habitude de dire « oui, oui! » souvent.