Gouvernement du Canada
Symbole du gouvernement du Canada

La norme du français en usage au Service de traduction du gouvernement du Manitoba

Laurent Gimenez, trad. a.
Service de traduction
Ministère de la Culture, du Patrimoine et du Tourisme du Manitoba

2013-04-22

Parmi les outils dont le gouvernement du Manitoba dispose pour s'adresser à la population francophone de la province et, au-delà, à l'ensemble de la francophonie canadienne et mondiale, le Service de traduction provincial occupe une place primordiale. Créé en 1974, il emploie treize traducteurs, quatre interprètes et deux terminologues, tous à temps plein, et recourt aux services de nombreux pigistes pour produire quelque 20 000 pages de texte chaque année.

Depuis la reconnaissance par les tribunaux, au cours des années 1980, du statut constitutionnel du français au Manitoba, le gouvernement provincial n'a cessé d'accroître la part de sa documentation et de ses outils de communication (sur le Web notamment) qu'il met à la disposition du public en français. Sauf pour les textes législatifs - lois et règlements principalement - qui sont traduits par un service de traduction juridique distinct, la majorité de ces documents sont traduits par le Service de traduction du gouvernement du Manitoba.

Le Service de traduction est ainsi devenu, volens nolens, un des prescripteurs de norme du français au Manitoba, parallèlement à d'autres prescripteurs traditionnels tels que le secteur de l'enseignement, les médias écrits et audiovisuels, les créateurs littéraires (le Manitoba compte deux maisons d'édition francophones) et les organismes communautaires.

La norme du français employée par le Service de traduction du gouvernement du Manitoba correspond pour l'essentiel à la norme standard en vigueur au Québec et au Canada français. Celle-ci se caractérise par une langue neutre, soignée, socialement acceptable, compréhensible par le plus grand nombre et adaptée au contexte socioculturel, historique et géographique.

À titre d'exemple, le Service de traduction emploiera toujours les termes traversier, magasinage et station-service plutôt que les hexagonalismes ferry et shopping ou l'africanisme essencerie. De même, les néologismes proposés par l'Office québécois de la langue française (courriel, clavardage, mot-clic, par exemple) sont toujours privilégiés par rapport à ceux issus de la francophonie hors Québec et hors Canada (mél, dialogue en ligne, mot-dièse).

Mais le Service tient également compte de la variante géographique propre au Manitoba, ne serait-ce que pour désigner des réalités spécifiques. On parlera ainsi de credit unions pour désigner les coopératives de crédit anglophones et les distinguer des caisses populaires francophones; et le néologisme balle au chaudron (pots-and-pans baseball) est bien pratique pour évoquer cette variante locale du jeu de base-ball qui n'a pas - pas encore du moins - franchi les frontières de la province.

Cette norme locale du français est aussi la conséquence d'un héritage géolinguistique unique au Canada. Contrairement à la situation qui prévaut dans d'autres provinces, où le français est issu d'une seule souche (par exemple la souche québécoise en Ontario), la francophonie au Manitoba découle de trois souches distinctes. Il y a d'abord, dès le début du XVIIIe siècle, les Mitchifs (Métis), descendants des premiers coureurs des bois; puis, tout au long du XIXe siècle, des Canadiens français venus du Québec et des francophones venus de certains États américains; enfin, à partir des années 1880, des Européens venus de France, de Belgique et de Suisse.

Comme le soulignent les chercheurs Robert A. Papen et Anne-Sophie Marchand, « …si les Français, les Belges et les Suisses ont émigré en assez grand nombre ailleurs au Canada, ce n'est que dans l'Ouest canadien, et plus précisément au Manitoba et en Saskatchewan, où ils se sont trouvés en nombre suffisant pour influencer pendant près d'un siècle le profil linguistique de la francophonie des Prairies » 1.

Bien qu'elle tende à s'estomper, cette diversité linguistique du français au Manitoba demeure une réalité. Elle se manifeste surtout phonétiquement et permet souvent de déterminer l'origine géographique locale des locuteurs. Ainsi, les Métis francophones du village de Saint-Laurent, au nord-ouest de Winnipeg, se reconnaissent aisément à leur accent. Et les francophones originaires de la région de La Montagne, dans le sud-ouest de la province, révèlent leur ascendance européenne à leur façon de prononcer certains sons et de grasseyer.

Les variantes lexicales, si elles sont peu nombreuses et tendent à disparaître, distinguent encore certains villages et certaines régions du Manitoba. Comme l'indiquaient plaisamment les auteurs A. Amprimoz et A. Gaboriau, «  le "gamin" ou le "gosse" de Notre-Dame-de-Lourdes [village de la région de La Montagne] ne doit pas s'étonner de voir sa cravate devenir un "col" porté par un "gars" de la Broquerie [village de la région de La Rouge] » 2.

À partir des années 2000, une nouvelle composante géolinguistique est venue enrichir la francophonie du Manitoba. Elle est consécutive à la volonté du gouvernement provincial et des organismes franco-manitobains de recourir largement à l'immigration internationale pour dynamiser la communauté francophone, sur les plans démographique et économique. Le Manitoba est ainsi passé d'une trentaine d'immigrants francophones par an jusqu'à la fin des années 1990, à 349 en 2009, 430 en 2010 et 464 en 2011 (une augmentation de presque 33 % de 2009 à 2011). L'objectif affiché est d'accroître la part des francophones dans l'immigration annuelle au Manitoba pour qu'elle atteigne 7 % (contre moins de 3 % en 2011).

De son côté, l'Université de Saint-Boniface, dont tous les programmes d'études sont en français, a fait passer le nombre de ses étudiants étrangers de 43 en 1998-1999 à 260 en 2007-2008, une augmentation de 600 % en dix ans. Une partie de ces étudiants étrangers francophones font souche au Manitoba, notamment grâce à un dispositif qui permet aux résidents temporaires qui obtiennent un diplôme postsecondaire de la province de postuler au programme Candidats du Manitoba pour devenir résidents permanents.

En 2011, les cinq premières sources d'immigration francophone au Manitoba étaient la République démocratique du Congo, la France, l'Inde, le Maroc et l'île Maurice. Le Service de traduction du gouvernement du Manitoba s'adapte à cette évolution géolinguistique de façon progressive et empirique, « au coup par coup », pourrait-on dire. L'opportunité d'utiliser un terme très « localisé » linguistiquement et fortement connoté, par exemple traîne sauvage, susciterait probablement des discussions passionnées au sein de l'équipe des traducteurs.

L'une des priorités essentielles du Service de traduction du gouvernement du Manitoba est de produire des textes que comprendra le public cible, c'est-à-dire les francophones du Manitoba dans toute leur diversité. Certains choix linguistiques reflètent la volonté d'éviter tout malentendu ou incompréhension, une exigence d'autant plus nécessaire quand la sécurité du public est en jeu. C'est ainsi que le terme embâcle est, dans les traductions, systématiquement accompagné d'une périphrase explicative à l'intention des immigrants peu au fait de ce phénomène naturel qui occupe l'actualité manitobaine chaque printemps.

Si l'essencerie africaine n'a pas encore droit de cité dans le lexique du Service de traduction du gouvernement du Manitoba, rien n'est impossible à long terme; peut-être cette astucieuse création linguistique sera-t-elle un jour aussi universellement connue dans la communauté francophone du Manitoba que la balle au chaudron.

Notes

Retour à la note1 « Un aspect peu connu de la francophonie canadienne de l'Ouest : le français hexagonal », Revue de l'Université de Moncton, 2006.

Retour à la note2 « Les parlers franco-manitobains », L'état de la recherche et de la vie française dans l'Ouest canadien, Centre d'études franco-canadiennes de l'Ouest, Saint-Boniface, 1981.